mercredi 17 avril 2024

💙💙💙💙


 "Citus, Altius, Fortius" – Plus vite, plus haut, plus fort.

BD passionnante pour les amoureux du sport, d’histoire ou simplement de récits bien construits et bien documentés. Tous les lecteurs, quoi ! … 😊

Xavier Bétaucourt reconstitue avec beaucoup de fluidité, l’histoire des JO depuis 1896, les objectifs et la personnalité du baron  Pierre de Coubertin.

1896 – Pierre de Coubertin est Secrétaire Général d’une association sportive et affiche sa volonté : rétablir les JO arrêtés depuis le IVème siècle.

Avec  deux objectifs essentiels :

🏃 L’importance pédagogique de l’introduction du sport dans l’éducation scolaire. A l’époque, « le sport est considéré comme du temps perdu. »

 Lui-même pratique l’escrime, l’équitation, l’aviron et la boxe.

🏃  Un vecteur de paix : s’affronter à l’intérieur d’un stade plutôt que sur les champs de bataille…

Car c’est cela l’esprit Coubertin : Fédérer pour oublier ses différents et grandir avec le sport.

Les premiers JO à Athènes en 1896 sont plutôt inorganisés, mais cela a quand même  fonctionné. Il faut maintenant  créer le Comité d’organisation des JO. C’est fait dès 1898.

Paris en 1900, préférera des rencontres sportives et boudera les JO. Les suivants auront lieu aux USA en 1904. Puis Xavier Bétaucourt décline les JO suivants avec humour et précision. Ou, « Le sport et la géopolitique doivent cohabiter. » Déjà…

Par exemple, à Londres, en 1908, « la question des Dominions pour l’empire britannique se pose ». Quels drapeaux pour les canadiens, pour les australiens ?

Le pseudo fair-play anglais fait sourire jaune  avec des juges essentiellement britanniques… La distance du marathon (42,195 km) est ajustée à la volonté royale…

Ce qui constitue tout l’intérêt de cette reconstitution des JO, c’est que sans cesse, la politique internationale intervient et exige l'adaptation aux régimes en place.

 « Il a fallu attendre Amsterdam, en 1928, pour que tous les athlètes soient de retour dans l’olympisme de Coubertin. » Durant ces jeux, « 277 femmes participent à une révolution. Pour la première fois, cinq épreuves d’athlétisme leur sont ouvertes. »

« Le CIO composé d’hommes  a accepté la participation à ces épreuves réservées. Une défaite pour Coubertin. »

Entre temps, Xavier Bétaucourt revient sur sa vie et sa personnalité. Né en 1863 d’une famille légitimiste, il ralliera rapidement la République et ses valeurs, en conservant un esprit misogyne, élitiste et colonialiste : « Réfléchissons d’abord à ce qui tourmente l’âme africaine. Des forces inemployées, de la paresse individuelle et une sorte de besoin collectif d’actions. Mille rancunes, mille jalousies contre l’homme blanc et l’envie cependant de l’imiter. (…)  Je pense que les sports, à condition de ne pas leur laisser  prendre des apparences trop militaires qui pourraient aider à préparer quelque rébellion future, doivent être encouragés chez l’indigène et chez le gouvernant. Ils engendrent toutes sortes de bonnes qualités sociales, d’hygiène, de propreté, d’ordre, de self-control.

Ne vaut-il pas mieux que les indigènes soient en possession de pareilles qualités ? Et ne seront-ils pas ainsi plus maniables ?

Un homme fasciné par le nazisme : « j’admire intensément Hitler. Il est en train de devenir le chef de la nouvelle Europe et, bientôt peut-être, le chef du nouveau monde qui se lève. »

Un idéaliste colérique, autoritaire,  intransigeant, voire psychorigide, mais tout entier focalisé sur son objectif. La face obscure du Baron….

Néanmoins, sa détermination farouche a permis  de rassembler sous la bannière du sport, les différentes nations.

Une biographie passionnante, enrichie par l’évolution des JO, traitée avec justesse et précision. Servie par un dessin et des couleurs qui mettent en valeur le scénario.

Un vrai moment de plaisir !

Je remercie NetGalley et les Editions Steinkis de m’avoir offert cet ouvrage.

dimanche 14 avril 2024

💙💙💙💙


« Elle était morte depuis plus de trente ans lorsqu’elle réapparut soudain dans ma vie. Avant cela, elle avait été une défunte tout ce qu’il y a de plus calme, fidèle à la femme que nous avions connue, laissant en paix ceux qu’elle avait quittés au terme d’une vie dont ils se disaient volontiers qu’elle avait été sans histoire. »

On en connaît tous des personnes semblables à la grand-mère de l’autrice. Discrets, voire invisibles, souvent efficaces. Des gens transparents qu’on oublie autant de leur vivant, qu’après leur décès.

A l’aube de ses 50 ans, en pleine phase dépressive, Isabelle Monnin questionne la personnalité, l’histoire de sa grand-mère qu’elle a côtoyée durant les 20 premières années de sa vie. « Existe-t-il des vies qui ne valent rien ? »

Que savons-nous finalement de nos  ascendants  décédés ? Même si nous les avons connus, que savons-nous vraiment d’eux à part cette image figée, voire fossilisée que nous conservons en mémoire ?

Dans la première partie du roman, elle explore ses souvenirs, ceux de ses proches. Excepté le séjour pendant 7 ans d’Odette et d’une partie de la fratrie dans un orphelinat maçonnique, elle ne récolte que des images figées et convenues.

Une personne discrète, effacée, femme au foyer et intendante  de l’internat de son mari : « sa place était à la fois essentielle et dévalorisée : elle régnait sans partage sur la vie domestique. »

Une personnalité sans relief, à l’image des phrases clefs qu’elle égrène souvent : « Oh ben, y a rien à dire, (…) Motus et bouche cousue, (…) Allez, allez on n'en parle pas ».

A part la lecture, seule chose qu’elle fait sans contraintes, Odette apparait comme une femme de devoir, bien stricte dans une vie  où « Labeur et routine semblaient ainsi la définir toute entière. »

Quelques pièces du puzzle insuffisantes pour cerner le sujet principal. Trop de vide...

Dans la seconde partie, elle  poursuit son enquête en utilisant la loupe du généalogiste. Fouiller les archives, c’est tirer un fil,  et quelquefois, il nous entraîne bien plus loin que prévu.  Avec beaucoup de talent, elle ranime les données administratives brutes  en êtres de chair et de sang. Des ascendants, des proches qui,  sous la plume de l’autrice, ont repris vie.

Comme les frères Pinette, contemporains d’Odette à l’orphelinat et morts à Auschwitz.

Le lecteur participe à ses recherches, à ses coups de coups ou à ses déceptions. Comme le grand-père d’Odette…

J’ai adoré les passages le concernant. L’autrice l’a complètement idéalisé, physiquement et moralement, avant de constater qu’il n’était qu’un sale type. « J’étais abasourdie, tant par ma déception que par ma naïveté. J’avais cru en Eugène, je lui avais accordé ma confiance, et je découvrais que l’avoué était un ivrogne qui avait humilié et insulté sa femme, un pleutre qui ne se défendait même pas et avait abandonné sa famille. »

Quand on fait de la généalogie, il y a toujours des personnages qui nous aimantent, qu’on revêt de toutes les qualités. A tort ou à raison, on ne sait pas...

Une fresque sensible, historique, bouleversante par les vides qui demeurent, même si la dernière partie m’a déçue : faute d’éléments nouveaux, la narratrice invente un passé, un amour, une jeunesse à sa grand-mère.

C’est bien écrit, c’est émouvant, mais la fin m’a laissée sur ma faim. Terminer sur un récit d’amour inventé de toutes pièces sans reprendre la main, sans donner sa propre conclusion, m’a infiniment gênée.

D’autant plus que la 3ème « façon » m’a semblé un délire, et c’était passionnant par rapport au mal-être de la narratrice, à son cheminement dans le passé.  Combler absolument les trous, le vide, avec la fiction et le mensonge : « C’était ce trou noir qui m’habitait. Je souhaitais tellement le combler que j’étais prête inconsciemment à tordre les faits. »

Peut-être pour se chercher de nouveaux repères et polariser son attention sur quelqu’un d’autre. 

Dommage... 

 

 

 

mercredi 10 avril 2024

💙💙💙

Couverture originale et déconcertante : Berlin sur un arrière-plan rouge Mao, renforcé par le titre : « Nouvelle Chine. »

Nouvelle surprise : la couverture est en couleurs, le récit est en noir et blanc.

Novembre  1975 – une scène de crime : huitième femme assassinée dans un parc berlinois, par un tueur en série : le boucher du Tiergarten. Quand le vieil inspecteur Eberhard se rend sur le lieu du drame avec son adjoint, la police chinoise est déjà présente…

En fait, Berlin est occupé par la Chine qui a diffusé sur toute l’Europe un poison mortel qui a provoqué des millions de morts.

Toute l’Europe est chinoise…

L’auteur poursuit avec beaucoup de maîtrise l’uchronie  (récit imaginaire prenant comme base de départ une évolution alternative de l'Histoire) et l’enquête policière. 

L’inspecteur est attachant, intègre, droit dans ses bottes, avec une inclinaison prononcée pour l’alcool et un pessimisme marqué depuis la mort de sa femme.

Ce qui frappe, c’est qu’il reste totalement polarisé sur son enquête,  imperméable aux diktats de l’occupant. Contrairement à son  jeune adjoint.  Deux enquêteurs en opposition totale. Tandem classique et très utilisé dans les polars et les séries de toutes sortes.

C’est très bien fait, mais je ne suis pas complètement rentrée dans cette intrigue policière dans un Berlin chinois…

Un exercice de style parfaitement maîtrisé par Clarke, mais quel est le bénéfice pour le lecteur, de mener de front, deux genres différents, complets et exigeants, comme l’uchronie et le polar ?

Je vous invite à le lire et vous me direz.

Merci à NetGalley et aux éditions soleil de m’avoir permis de découvrir cette BD surprenante.

 

 

 

 

 

dimanche 7 avril 2024

 💙


 

Sujet, verbe, complément…

J’aime bien les phrases courtes, habituellement, elles donnent du rythme au récit. Hélas, ce n’est pas le cas ici. Il s’agit plutôt de phrases hachées, sèches comme un coup de trique.

Exemple « Zinédine est pieds-nus. Djamila lui roule une pelle. Zinédine lui léchouille les orteils. »

« Hicham mange des momos. Il plonge les raviolis dans la sauce pimentée. Il s’arrache la bouche et boit beaucoup trop d’eau. »

« Mamy se sert un autre pastaga. Dubak boit un deuxième soda. Ils ne jouent pas au Scrabble. Dubak dort sur le canapé. »

Je ne parle pas de l’intérêt de détails complètement inutiles comme le montrent les citations précédentes…

Peut-être un nouveau style d’écriture, peut-être inspiré du rap. En tous cas, pas du James Ellroy dont l’auteur s’en revendique…

 

Bon, il faut se concentrer et suivre l’intrigue. D’autant plus, que le thème me passionne, il s’agit des coulisses de la politique

On comprend immédiatement que le personnage central, Serge Ruggieri, est le double littéraire de Jérôme Cahuzac. On apprend aussi l’existence d’un compte caché au Luxembourg, via Médiapart, avec le risque de dégrader l’image « zéro scandale financier » prôné par François Hollande. La guerre de la communication commence.

Des personnages fictifs entrent en jeu, tous plus improbables, les uns que les autres.

450 pages autour du compte luxembourgeois, c’est bien long. D’autant plus que l’intrigue fait pschitt très rapidement.

Personnages peu crédibles, récit qui traine en longueur, écriture insupportable…  Un livre à oublier…

Désolée, c’est rare quand cela m’arrive, mais il est important aussi de dire quand on n’aime pas un roman et pourquoi. Et bien sûr, cela n’engage que moi. 

 

 

 

vendredi 5 avril 2024

 💙💙💙


 

Chambre 219 d’un service de soins palliatifs. Le père en fin de vie. Son fils a besoin, désespérément besoin,  de renouer un  lien avec lui.  Même si ce dernier  est toujours resté mutique sur son passé, depuis son arrivée en France.

Rami, le père, a quitté l’Irak lors de l’arrivée au pouvoir de Saddam Hussein. Depuis, il se terre dans le silence et refuse de répondre aux questions de son fils, Euphrate,  au sujet des raisons de son exil volontaire.

La maladie efface inéluctablement la mémoire de son père. Euphrate se propose de la faire ressurgir par une succession d’anecdotes et d’évènement dans lesquels Rami fut impliqué. Il se veut la mémoire vivante de son géniteur. Mais c’est également l’occasion pour le fils, de présenter ses propres souvenirs à son père.

Ainsi, le roman va énumérer, sans chronologie, différentes parties de leur vie.

Ce livre ressemble à une série d’articles journalistiques tant par le style que par la construction. Fleurat Alani, l'auteur,  est journaliste et grand reporter...

Mais le lecteur reste sur sa fin. Le manque de chronologie (même s'il est vrai que les souvenirs ressurgissent sans se soucier de la logique !) ainsi que le croisement des réminiscences du père et du fils, peuvent perturber le lecteur.

Peut-être aussi, y-a-t’il trop de sujets abordés… L’exil, la fin de vie, l’incompréhension père/fils, la genèse de la dictature irakienne, les différences entre la vie à Bagdad et celle dans les villes plus reculées comme Falloujah, la place des enfants d’émigrés, etc.

L’ennui, c’est que chaque sujet n’est pas assez approfondi. On est souvent frustré par ce survol des évènements.

Et c’est bien dommage…

 

Lu dans le cadre du Grand prix des Lecteurs 2024.

Merci au livre de Poche de m’avoir permis de découvrir cet auteur.

 

 

 

 

mardi 2 avril 2024

 💙💙💙💙


 

Vous pensiez que les skippers(euses)  au long cours (Vendée Globe, Route du Rhum, Solitaire du Figaro….), étaient tous des vieux loups de mer, des durs(es) à cuire, des « même pas peur »  ?  😀

Clarisse Cremer, navigatrice du Vendée Globe en 2020 et narratrice de cette BD, nous démontre le contraire avec beaucoup d’humour et de sincérité.

Prêt pour une « balade » aux quatre coins des océans ?

Une seule navigatrice, mais deux Clarisse. Les peurs, les doutes de l’une, et la farouche détermination de l’autre Clarisse. Un récit simple et addictif.

Se jeter dans le grand bain du Vendée ou rester à terre ? Deux petites voix l’agitent en permanence, la déchirent, partagée entre l’esprit de compétition fermement ancré dans sa personnalité, et  son inquiétude permanente quant à ses propres capacités.

Deux voix illustrées avec justesse par deux petits personnages, en rose le mode : « warrior » et en bleu, le mode : « j’suis pas  capable »

« Mon esprit de compétition est un compagnon que je connais bien, autant que ma capacité à douter de moi... On se connaît bien tous les trois. »

Ce n’est pas qu’un récit autocentré. Il est aussi très pédagogique  et raconte avec beaucoup de justesse le quotidien de la course : le bonheur et l’épreuve.

La préparation d’une course, les éléments d’un bateau et leur nom. Je deviens incollable sur les voiles, sur leur position selon les vents.Bon, ok, je partais du  « ras des pâquerettes », mais justement, c’est accessible à tous, confirmés qui vont y retrouver des sensations et terriens incultes comme moi.

C’est aussi l’écoute du bateau. Bien sûr, il y a plein de données techniques, de savoir faire, mais chaque bateau est différent. Et comme un cheval, il faut apprendre à l’apprivoiser, pour mieux le connaître, pour mieux faire route avec lui. D’autant plus, que Clarisse ne souhaite pas faire de la figuration, elle brigue les premières places.

Même si les conditions sont dures et exigeantes, il reste toujours une place pour le bonheur tout simple d’être en mer. Contempler, admirer les oiseaux, les poissons, les couleurs, les paysages.

Un rapport privilégié qui s’instaure entre le marin et les flots : se sentir à sa place, en pleine mer, tout(e) seul(e).

Quand elle reste bloquée, faute de vent, près d’une île : « Pour moi, le temps s’est totalement arrêté, je suis revenue aux prémices de la navigation, perdue aux confins du monde. Mon esprit de compétition râle mais je n’ai aucun regret. Ce sont des moments comme ça qui font l’essence même du Vendée Globe. »

L’impression d’être hors du monde des humains, d’avoir récupéré l’essence même de la vie. « J’ai changé de référentiel. Je suis hors du temps. Ma vie se résume à mon bateau, c’est ma nouvelle planète. La mer est ma nouvelle réalité. »

« J’étais dans un équilibre parfait entre moi, mon bateau, la mer, et j’oserais même dire… l’univers !

Un ressenti qui va jusqu’au flow : "c’est une sensation totalement addictive, qui éloigne du monde des humains. On ne cesse pas de l’aimer mais il s’efface de notre mémoire. »

Quand arrivent les gros problèmes, « Clarisse, la nulle » reprend les rênes : « En fait, je n’ai rien appris ! Je tourne en rond sur les mêmes sujets. »

Complexes et difficiles, la gestion du sommeil, le décalage entre la vie sur mer, en solitaire, et « le résumé marketing qu’on fait de nous, comme des étiquettes, qu’on nous colle. »

L’arrivée à terre est d'ailleurs vécue par Clarisse avec un total décalage. Les questions absurdes des journalistes, le rappel continuel qu’elle est une femme. Pour Clarisse, elle est arrivée 12ème.  Pour les journalistes, elle est d’abord  la première femme arrivée, et ils tournent en rond sur le sujet : « Et surtout première femme ! ». « Et surtout, femme la plus rapide de l’histoire du Vendée Globe ! 

Pourquoi me rappelle-t-on sans cesse que je suis une femme, alors que pendant 87 jours, je n’y ai pas du tout pensé une minute ? (…) Je veux juste être un marin comme les autres »

Vous l’avez compris, beaucoup de plaisir à lire cette traversée.

D’autant plus, que ce n’était pas gagné.  Quand j’ai feuilleté la BD, je n’aimais pas du tout le graphisme que je trouvais trop simpliste.

En fait, il est parfaitement approprié au récit. Il n’est pas simpliste, il est simple, dépouillé, centré sur l’essentiel : les expressions, le rythme, les paysages.

En harmonie parfaite avec le texte, il sublime le récit de Clarisse.

Alchimie réussie entre la fragilité et la farouche détermination de Clarisse Cremer. Alchimie réussie entre le scénario et le dessin.

 

lundi 1 avril 2024

💙💙💙💙💙


 

Coup de cœur 2024 !

Dès les premières pages, l’ambiance est oppressante, tendue.  Le lecteur tourne les pages, impatient de comprendre et connaître la réalité de ces phénomènes bizarres…

Un petit village dans le Cotentin. Des habitants, et notamment,  « ceux du lotissement, parce qu’ils ne sont ni paysans, ni citadins. (…) parce qu’ils n’ont pas vraiment d’identité, parce qu’ils se ressemblent tous. Les mêmes maisons à un étage, à la façade beige déjà salie par les embruns. »

Une pluie de crapauds s’abat sur leurs maisons. L’Apocalypse ?...  

Le petit garçon, d’une ferme voisine est regardé avec méfiance : « Comme si le gosse annonçait des malheurs. ». Un gamin à part, un enfant-fée… Comme le p’tit Jojo mort à 10 ans…

Les personnages participent au malaise ambiant, parfaitement campés et crédibles dès les premières pages.

Deux jeunes femmes indépendantes, nouvelles dans ce village : Julia, la véto, (difficile de se faire accepter en tant que femme vétérinaire) et Stéphane, « la grande Stéphane », la maréchale-ferrante.

Le Vieux et la Vieille. Elle, est rebouteuse. « Cette femme-là n’est pas simplement humaine, elle est animale, végétale, minérale, elle est la vie. »

Dans leur maison sombre et crasseuse (ils s’en fichent) trône la photo de leur enfant, le p’tit Jojo, « un enfant-fée » qui s’est fait tuer par une voiture quand il avait à peine 10 ans… On a l’impression que personne n’a cherché à connaître la vérité, le nom du chauffard qui a percuté mortellement l’enfant…

Marie Levavasseur, l’épouse résignée d’un éleveur et maman de ce petit garçon à part. Il est dans sa bulle : « Il est doué pour tout sauf pour les relations avec les autres, il trouve les autres enfants lents et inintéressants, son frère débile et les adultes médiocres. (…) Hubert et Marie  pensent que (..) leur gamin n’est pas fou, juste différent. » Un enfant-fée. Comme le P’tit Jojo… Des enfants qui suscitent le malaise…

Là-dessus, un étalon empoisonné est atrocement mutilé et des poules sont saignées. Ce n’est, ni le chien, ni le renard… « Seul un être humain est capable d’une telle sauvagerie. »

Mieux vaut croire à la malédiction du Varou, que de se poser des questions sur les vivants et les morts inexpliquées …Ne rien dire, faire comme si...

Guillaume Battut, qui a fui le village, après avoir été harcelé adolescent, revient, envoyé par sa rédaction pour enquêter. Il connait bien les habitants et la mort du P’tit Jojo, jamais élucidée, l’obsède encore… 

Un huit-clos rural, sous forme de conte envoutant,  pour traiter de thèmes intemporels : la différence, le handicap qu’il faut occulter,  l’exclusion, la souffrance, la soumission des faibles aux personnes influentes, et la lâcheté du  silence.

Un scénario parfaitement maîtrisé porté par une écriture puissante, inspirée, précise et juste, dont les personnages continuent de hanter la mémoire bien après avoir tourné la dernière page.

Une belle réussite,  dont le thème est assez proche d’un roman qui représente encore pour moi, l’un des meilleurs de la littérature actuelle : « Le rapport de Brodeck » de Philippe Claudel.

A découvrir et à savourer, sans aucune modération  !