samedi 28 mars 2026

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La guerre entre l’Iran et l’Irak dans les années 80. Un village frontière iranien, celui de Khorramchahr.

🌴Rassoul et sa femme Naval, viennent de perdre leur fils chéri Chahran dans les bombardements. Une partie de la famille de Naval est décimée.

Rassoul veut partir, mettre sa famille à l’abri et continuer de vivre. Elle veut rester, faire son deuil. Rester au village, c’est rester près de son fils, continuer de le chérir au-delà de la mort. Enceinte, elle se laisse entraîner…

Quelques années plus tard, Naval est à nouveau enceinte. Elle espère de toutes ses forces, donner naissance à un garçon, après les deux filles qu’ils ont déjà. Rassoul souhaite tellement un garçon...

Ce sera un garçon, Mahziar. Il en fallait un, à n’importe quel prix, pour satisfaire Rassoul et peut-être se consoler de la mort du premier.

Mais Naval n’arrive pas à s’y attacher, à s’en occuper et elle sombre…

Elle quitte sa famille.

Plusieurs années plus tard, Rassoul va tenter de la ramener, accompagné de Mahziar, auquel il tient comme à la prunelle de ses yeux. Il a changé. Lui qui était un bel homme, plein d’assurance en la vie, est maintenant un homme diminué, qui ne vit que pour son fils Mahziar.

Mais Naval pourra-t-elle l’entendre ?

Tour à tour, ils racontent le passé et le présent. La violence de la guerre, la douleur et les espoirs, le fossé qui est devenu précipice entre les deux époux.

On comprend vite que Naval est morte en même temps que son fils.

Peut-être existe-t-il malgré tout un espoir, puisque dans ce village sinistré au milieu des marais, occupé seulement par des femmes et des palmiers morts, Naval a redonné vie à quelques pousses de palmier…

🌴 C’est un roman bouleversant et chargé de sens. D’autant plus puissant qu’il est porté par l’écriture sobre, précise, mais percutante de Nasim Marashi.

🌴 Le thème central est celui du deuil, le besoin vital de faire le deuil de ceux qu’on a aimés. Surtout quand il s’agit d’un enfant.

Naval est vivante à l’extérieur, mais desséchée et morte à l’intérieur, comme les palmiers décapités dont elle s’occupe. Rassoul, lui, s’est aperçu qu’il ne peut plus vivre sans sa femme. Ce désespoir le rapproche d’elle.

🌴 Un grand roman dont on ressort chamboulé par une histoire intemporelle où les personnages lointains deviennent soudain infiniment proches de nous.

Un livre à découvrir !

🌴 Je laisse la parole à l’autrice : « Le but de la littérature est de rapprocher les êtres humains les uns des autres : que quelqu’un puisse lire dans un autre pays ce que j’ai écrit et se sentir à cette occasion très proche de moi ».

Superbe traduction de Julie Duvigneau

Merci aux éditions Zulma

 

Extraits :

🌴 « Naval n’arrivait pas à dormir, les nombreuses nuits où elle n’arrivait pas à dormir, ce n’étaient pas des moutons qu’elle comptait pour dormir, c’étaient les hommes morts de Khorramchahr. »

🌴 « Ici, on est tous pareils : les bufflonnes, les femmes, les palmiers. Tous stériles, seuls, sans descendance. On ne durera que quelques jours. Il ne restera rien de nous après notre mort. Mais maintenant, on dirait que les palmiers vont enfanter, par la grâce de Dieu. »

🌴 « Elle n’avait pas compris comment Rassoul était revenu à la vie si facilement, comment il continuait à avancer et à s’éloigner d’elle. Sa vie à elle s’était scindée en deux, les journées dans le présent et les nuits dans le Khorramchahr d’avant la guerre, en rêve. Le jour ne faisait plus partie de la vie de Naval. »

🌴 « Les grains de poussière se posaient sur le sol et la palmeraie se découvrait peu à peu devant eux. Les dattiers étaient là. Calcinés et sans tête, comme des cadavres debout, sur lesquels, de loin en loin, étaient encore accrochées quelques palmes desséchées. »

🌴 « Après le départ de Rassoul pour le Koweït, la maison de Naval devint, comme la ville, vide d’hommes. »

🌴 « C’était l’odeur de Khorramchahr. L’odeur de cette journée où il fait si chaud, où avec les voisins, ils s’étaient entassés à sept dans la voiture de Rassoul pour quitter Khorramchahr sans Chahran. »

🌴 « Quand j’ai ramené ta femme de Khorramchahr, elle s’est assise au pied des palmiers. Dès le début. Elle a dit : « Je suis leur mère. Je suis la mère de tout ce qui est mort pendant la guerre. Elle n’a pas arrêté de les caresser. De les arroser. »

🌴 « Nous, nous sommes maudites. Il y a certaines choses qu’on ne doit pas voir. Une femme ne doit pas voir ses enfants morts, sa maison effondrée, sa terre fendue en deux. Si elle voit ça, elle ne doit pas rester. Elle doit mourir. La vie ne devrait pas laisser les enfants s’en aller et les mères rester. »

🌴 « Elle avait la tranquillité terrifiante des morts. Comme si elle s’était desséchée et qu’elle allait subitement tomber en poussière. »

🌴 « Ce n’était pas notre destin d’avoir un autre garçon, Rassoul. Il n’y avait que le premier, que nous avons perdu. Dieu n’a pas voulu que celui-ci soit notre fils. »

🌴 « Sa maison était toujours à Khorramchahr. C’est là-bas qu’elle s’apaiserait. Près de la tombe de son enfant. »

🌴 « Le but de la littérature est de rapprocher les êtres humains les uns des autres : que quelqu’un puisse lire dans un autre pays ce que j’ai écrit et se sentir à cette occasion très proche de moi ».

Nasim Marashi


mercredi 25 mars 2026

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Waouh ! Un scénario et un graphisme tellement bien maîtrisés que je l'avoue, c’est à Karl, que je me suis le plus attachée !!!

Alors bien sûr, c’est un conte dystopique, mais que les sujets de réflexion sont bien posés !

📌L’histoire

Charles Brooks meurt dans un accident de voiture, conduite par Karl, l’androïde à son service. Pour éviter une biche, qui l’a « ébloui par sa beauté », il a foncé dans l’arbre.

Sa fille, Magda, dont les relations sont distendues avec son père depuis 10 ans, hérite de sa maison, des souvenirs et … d’un robot bleu. C’est Karl.

La situation se complique quand la société de son père envisage de poursuivre en justice, la société qui a crée le robot… Est-ce un dysfonctionnement technique qui a causé l’accident, ou est-ce Karl lui-même ?

Mais Karl n’est qu’un robot !

Vraiment ?

S’il est ébloui par la beauté de la biche, cela suggère qu’il est sensible à l’émotion, qu’il a réagi à cette émotion… qu’il est capable de sentiments…

« _ Bien, dites-moi Karl, à quoi avez-vous pensé en voyant cette biche ?

_ J’ai été ébloui.

_ Ébloui ? Par quoi, un éclat de lumière ?

_ Non, ébloui par sa beauté. 

_ Par sa beauté ? Voilà qui est surprenant. Pour apprécier la beauté d’une chose, il faut qu’elle provoque en soi, une émotion… »

📌 Une réflexion philosophique passionnante sur la conscience, sur le libre arbitre. Cyril Bonin ne donne pas de réponses, il suggère, il questionne.

La relation qui s’instaure entre Karl et Magda est traitée avec justesse et douceur. L’auteur la rend parfaitement crédible et émouvante.

📌 Un récit porté par un graphisme doux et enveloppant, aux tons pastel. J’ai adoré les planches de Karl dans la forêt, la découverte des papillons et son émerveillement

📌 C’est beau, c’est chargé de sens. Et je me sens comme Karl devant le papillon sur son doigt…

A découvrir et à savourer !

Merci aux éditions Sarbacane et à Cyril Bonin ! 

 

Extraits

📌 Interrogatoire de Karl

« _ Bien, dites-moi Karl, à quoi avez-vous pensé en voyant cette biche ?

_ J’ai été ébloui.

_ Ébloui ? Par quoi, un éclat de lumière ?

_ Non, ébloui par sa beauté. 

_ Par sa beauté ? Voilà qui est surprenant. Pour apprécier la beauté d’une chose, il faut qu’elle provoque en soi, une émotion… »

📌 Magda à Karl

« C’était mon livre préféré lorsque j’étais petite. Il existe un film dans lequel c’est une fée qui donne vie à la marionnette, mais dans le roman, la bûche de bois qui va servir à créer Pinocchio semble vivante dès le départ. Le texte commence d’ailleurs par : « il était une fois un morceau de bois ». Cette histoire me fascinait. »

📌 « Écoutez, il n’y a que deux options possibles. Soit Karl a une conscience et un libre arbitre, et dans ce cas, il est responsable de la mort de père et sa place est derrière les barreaux. Soit, il n’est qu’une machine qui a agi de manière logique, et dans ce cas, il n’a rien à faire en prison. »

 

 

 


samedi 21 mars 2026

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Inti Flynn est biologiste et responsable d’un programme de réintroduction des loups dans les Highlands écossais. Prédateurs des herbivores, surtout des chevreuils, ils vont ainsi permettre à la flore de se restaurer, à la forêt de repousser. Mais les éleveurs locaux ne l’entendent pas de la même oreille.

Il faut dire que notre héroïne est une passionnée, qui fonce dans le tas plutôt qu’elle n’arrondit les angles…

Un récit inspiré par l’expérience du parc de Yellowstone.

« Après 70 années privées de la présence du loup, les membres de l’équipe ont réalisé en 1995 l’exploit presque impossible de réintroduire ces prédateurs indispensables dans une nature en crise et ont insufflé à ces terres un nouvel élan vital. Je ne suis beaucoup inspirée de ces hommes et de ces femmes, mais aussi des loups, et de leurs anecdotes incroyables. »

🌳Encore une histoire sur les loups, me direz-vous…

Oui… mais non !😅

Car celle-ci est également un polar où un éleveur, particulièrement opposé à Inty, est retrouvé mort dans la forêt.  Inty redoute qu’il s’agisse d’une agression des loups et choisit d’enterrer le cadavre... Il n’empêche que sa disparition déclenche une enquête dirigée par Duncan, un autre personnage central…

C’est également une belle analyse de la gémellité entre Inty et Aggie. La plus forte n'est peut-être pas celle que l'on croit...  

🌳 Même si j’ai relevé quelques soucis de cohérence, même si j’ai trouvé la conclusion… Comment dire ?... Hollywoodienne ?  😅 J’ai adoré ce magnifique récit.

- Tout d’abord, grâce aux personnages, parfaitement campés et attachants. Inty, au caractère entier, amoureuse de la nature et des loups, m’a complètement séduite.

- Car le thriller bien construit permet de remonter jusque dans le passé des protagonistes, et que sa conclusion m’a bluffée. Pourtant, tout était sous mes yeux et je n’ai rien vu, rien déduit…

- Et puis surtout, pour le message humaniste et environnemental fort et essentiel.

🌳 C’est un roman où on apprend, où on comprend mieux certains enjeux, certaines attitudes. Un roman où on vibre et où on frissonne. Il y a un peu de Sandrine Collette ( Madelaine avant l’aube) dans ce magnifique et terrible récit.

Gros coup de 💙 !

Euh…. Prévoir les mouchoirs à proximité. Perso, quand ça touche les loups, ce n’est plus « comme la plume » qu'il faut m'appeler mais plutôt « comme une madeleine »... 😅

🌳 Un grand merci à Hélène D pour nous avoir alerté sur ce titre. Et grâce à flo-hérisson, je poursuis la découverte de cette autrice avec "son petit dernier."

 

 Extraits :

🌳 « La synesthésie visuotactile. Mon cerveau recrée les expériences des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens, et pendant quelques instants, je suis les autres, eux et moi ne faisons qu’eux et leur douleur ou leur plaisir est le mien. »

🌳 Il faut réintroduire des prédateurs naturels des herbivores

« Leur réintroduction modifiera le paysage de manière positive : la faune sauvage disposera d’un nombre croissant d’habitats, la nature du sol sera de meilleure qualité, il y aura moins de crues et d’inondations, les émissions de CO2seront neutralisées. Des animaux de toutes tailles et de toutes espèces reviendront vivre sur ces terres. »

🌳 « Nous ne sommes pas là pour consommer jusqu’à ce que tout soit foutu. Nous sommes des gardiens, pas des propriétaires. Et si certains refusent de faire leur part pour inverser la tendance, alors nous serons obligés de redoubler d’efforts. »

🌳 « Je contemple la petite louve dans le creux de mes bras et m’autorise un moment de faiblesse en la pressant contre ma joue, en humant son odeur. Elle se love dans mon cou et oh, j’ai le cœur qui fond. »

🌳 « Je me souviens ce que ça fait d’être bon chasseur. De ressembler autant que possible à un loup. D’être comme un animal. Je n’ai pourtant jamais réussi à appuyer sur la détente. J’ai toujours eu besoin de ma sœur pour ça. »

🌳 « Quand les loups commenceront à chasser les chevreuils, les chevreuils retrouveront leur vraie nature. Autrement dit, ils ne resteront plus au même endroit. Et tout ce qui pousse dans le sol aura une chance de se développer. Ce sera comme un second souffle de vie injecté dans la nature. Vos collines reverdiront sous vos yeux. Le relief changera de forme peu à peu. »

 🌳 « On peut dépendre de la terre et la cultiver et en même temps la nourrir et la soigner. On peut réduire son empreinte écologique. Ça n’a rien à voir avec des affaires de fric. Nous avons tous le devoir de réduire notre empreinte. La renaturalisation permet de lutter efficacement contre le dérèglement climatique mais bizarrement, tout le monde semble avoir oublié que c’est la priorité absolue par les temps qui courent. Ce n’est certainement pas NOUS, la priorité. »

🌳 « Je ressentais l’appel de là-bas Ne me sentais vivante qu’au milieu de la forêt »

🌳 « Quand on parle de préservation, de sauver cette planète, il faut commencer par les prédateurs Parce que tant qu’on ne les aura pas sauvés eux, on n’aura aucune chance de sauver le reste »

🌳 « _Que je suis-je, sinon une pâle copie de toi ? Qu’est-ce que je fais à part te suivre dans la vie ? Sans toi, je ne suis rien, et voilà

Ses paroles m’emplirent de stupeur

_C’est exactement ce que je ressens par rapport à toi »

🌳 « A partir du moment où vous décidez avec votre cœur de régénérer un coin de la nature, eh bien c’est votre être tout entier que vous allez régénérer »

🌳 « Je pleure encore mais pour la beauté du monde maintenant, pour son attrait subtil, pour le mystère qu’il renferme et sa temporalité, pour sa compréhension profonde, tellement profonde »

🌳 La maladresse d’Inti envers les habitants du coin

« J’aurais dû me hisser au-dessus de la mêlée, les conduire sur le chemin de la coopération, du partage vertueux de la planète. Personne ne peut vous rendre votre confiance si vous ne l’offrez pas d’abord. »

🌳 « Mais elle ne m’attaque pas, cette toute jeune louve, presque adulte désormais mais aussi blanche qu’elle l’était le jour où je l’ai tenue dans mes mains. Elle s’allonge près de moi. Et tandis que les autres membres de sa meute la rejoignent, diffusant leur chaleur pour nous protéger du froid, j’enfouis mon visage dans le blanc de son cou et je fonds en larmes. »

🌳 « Il faut survivre à la cruauté, la combattre, mais la douceur est plus envahissante que tout le reste. (…) C’est ce que nous retenons à l’intérieur, ce que nous emportons, la manière dont nous prenons soin les uns des autres. »