mercredi 11 mars 2026

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Une partition sonore et visuelle à plusieurs narrateurs.

- Tout d’abord, celle du vent, qui souffle et mugit, en vers libres. Le vent des iles Féroé comme celui des sentiments et des souffrances.

- Puis celle de Jonas, un père éperdu d’amour devant son bébé handicapé. « Anna, ce nouveau-né étrangement calme. »

Protéger, l’entourer d’affection et de tendresse dès que cela est possible.

Créer une bulle d’amour autour d’elle, lui tout seul, sans sa femme Olga… « Comment avait-il fait pour ne pas s’en rendre compte plus tôt ? Pour ne faire le lien, si évident, si clair tout à coup, entre les dérives d’Olga et la souffrance de sa petite ? »

- Puis la voix d’Olga, qui dès sa grossesse, sent confusément que son bébé n’est pas bien, ne poursuit pas naturellement sa croissance. Elle en connaît la raison…

- Et puis, la voix du village de Gjogv ( à prononcer « Djèkv), et celle de « l’Étranger », le touriste qui aime profondément cette région à tel point qu’il la ressent dans tout son être. « Le Français, l’Etranger, pour eux, c’est du pareil au même. Je reste l’intrus, le temporaire. Ce lieu ne m’appartient pas et pourtant il est à moi, plus qu’à eux car je l’ai choisi. »

- Puis les objets, comme ce bonnet de laine tricoté pour la petite fille handicapée, par sa tante Elin tellement heureuse d’avoir une petite nièce, elle qui n’a jamais porté d’enfant, « mais elle était mère, peut-être plus que d’autres. »

Ce bonnet porté par la petite, caressé par sa tante et son père, est infiniment émouvant, chargé de sens pour nous aussi, lecteurs. Combien d’objets autour de nous, parlent d’amour ou de bonheurs ? Quelquefois, encore plus que des photos…

Une partition poétique, emportée par le vent des iles Féroé, tendre et dramatique.

📘Portée par l’écriture douce et particulièrement juste, c’est un beau roman sur les addictions, le sentiment de culpabilité, mais surtout sur l’amour paternel, la tristesse du deuil.

📘 J’ai retrouvé dans ce premier roman ( bravo pour ce coup de maître) des accents de Bérénice Pichat dans « La petite bonne ».

L’écriture est douce, mais que la situation est dure et bouleversante !

Un roman intemporel …

 

Extraits

📘 « Le Français, l’Etranger, pour eux, c’est du pareil au même. Je reste l’intrus, le temporaire. Ce lieu ne m’appartient pas et pourtant il est à moi, plus qu’à eux car je l’ai choisi. »

📘  Le bonnet

« Elin passa plusieurs fois sa main sur moi, sur Anna, ce nouveau-né étrangement calme. »

📘 Jonas

« Comment avait-il fait pour ne pas s’en rendre compte plus tôt ? Pour ne faire le lien, si évident, si clair tout à coup, entre les dérives d’Olga et la souffrance de sa petite ? »

📘 « Il savait, mais il ne voulait pas voir. Au moment de leur mariage, il s’était rêvé grand, vainqueur et apaisant. Il avait échoué, terrassé par les vents intérieurs, indomptables de sa jeune épouse. »

📘 « 22 mars 1953. Il n’ouvrirait plus les yeux. Ce monde sans Anna, il ne voulait plus le voir. Il y resterait aveugle en attendant de la rejoindre, le lendemain. »

📘 « Anna et Olga : même corps, même souffrance, même destin. Et de l’amour malgré tout. »

📘 « Il ne chercha plus ni salut ni pardon, et traversa les décennies en portant en lui, discret, de manière étonnamment apaisée, ce double deuil d’amour et de rancœur. »

 

 

dimanche 8 mars 2026

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La grand-mère de la narratrice est décédée. Astrid et son père partent alors à Fribourg, dans son logement, faire le tri dans ses objets personnels.

Cela sera l’occasion de resserrer les liens avec son père, de comprendre aussi qui était sa grand-mère. Gisela était une juive allemande et tout un pan de son passé est méconnu par Astrid Goldsmith.

 

📌Cette BD est une illustration parfaite des évènements consécutifs à un décès.

- Les questions posées en retrouvant les vieilles photos.  Gisela a laissé une image dans la tête des survivants, et là, sur le papier figé des photos, ils retrouvent une autre femme. Qui était-elle en réalité ? « Elle jouait au palet sur le pont, bavardait avec des inconnus, posait bras dessus bras dessous avec des jeunes hommes. Mais surtout, qui était-elle ? »

- Les souvenirs que rapportent les objets. Ceux qu’on a oubliés, qui représentent l’enfance comme celui de monsieur Crapaud, la peluche d’Astrid :« Malgré mes meilleures intentions, j’étais redevenue ma pire incarnation adolescente. Éloignée de ma forteresse de solitude et jetée dans le grand bouillon des rancœurs familiales, il ne m’avait fallu que quelques jours pour révéler combien mon vernis d’adulte était fin.

Un crapaud avait suffi à me bouleverser. »

- Les disputes, les mesquineries, l’âpreté de certains proches lors du partage. La désillusion et la tristesse.

 

📌J’ai trouvé intéressant de s’attacher à la mémoire des objets. Comment ils font remonter les souvenirs, les sentiments, quelquefois les plus exacerbés ou les plus enfouis, comme Astrid avec sa peluche, Monsieur Crapaud.

Faire le tri dans les objets mais aussi le tri dans son cœur. Restituer la réalité et comprendre les proches disparus.

📌 Hélas, le propos se dilue dans la longueur et le nombre de personnages…

Plus de concision, moins de figures auraient donné une infinie puissance au sujet… C’est bien dommage !

 

Extraits

 

📌 « Elle jouait au palet sur le pont, bavardait avec des inconnus, posait bras dessus bras dessous avec des jeunes hommes. Mais surtout, qui était-elle ? »

📌 « Malgré mes meilleures intentions, j’étais redevenue ma pire incarnation adolescente. Éloignée de ma forteresse de solitude et jetée dans le grand bouillon des rancœurs familiales, il ne m’avait fallu que quelques jours pour révéler combien mon vernis d’adulte était fin.

Un crapaud avait suffi à me bouleverser. »

 

samedi 7 mars 2026

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Imaginez un gamin solitaire, rejeté par ses parents, invisible pour sa mère, rudoyé et méprisé par son père… 
En faillite et quasiment ruinés, ils se retrouvent dans cette petite maison de campagne, qui les renvoie à leur échec. L’enfant, lui, s’échappe dans la campagne et la forêt où il passe le plus clair de son temps. 
Dans la forêt, il va rencontrer un vieil homme aux lunettes rondes, attentif et bienveillant envers lui… D’où sort cet homme, on ne sait pas… 
Il va rencontrer aussi ses sujets qui l’appellent Saperlache, qui le reconnaissent comme leur roi. Le Roi du Royaume de la Forêt… Il donne des ordres, il fait construire, il se fait respecter et aduler par ses sujets, et par son porte-parole, un ancien épouvantail. 

Un milieu où il est le centre du monde, où sa voix et ses envies sont essentielles. Lui qui n’est rien chez lui, est le maître absolu de cet univers. 
En même temps, fort de son statut royal, il multiplie les bêtises, les agressions à l’extérieur de son domaine. 
Jusqu’où, jusqu’à quand cette situation peut-elle perdurer ?.. 

📌 C’est quoi, cette histoire, me direz-vous… 
Je vous recommande alors de vous laisser immerger dedans, car l’auteur nous embarque et nous perd dans la forêt. 
C’est le monde de l’imaginaire d’un enfant, du surnaturel, mais on comprend confusément qu’il y a autre chose derrière…
Une réalité bien plus sombre, parfaitement bien analysée dans son processus et ses caractéristiques. 

 

📌Vous l’avez compris, j’ai tout aimé dans cette BD : le scénario avec les extraits du vieux livre trouvé par l’enfant, les « légendes de Basse Campagne » qui ponctuent régulièrement l’histoire et ouvrent chaque chapitre. 
Et le graphisme dans les tons sépia, la recherche de détails, le souci des expressions. On a vraiment l’impression de se trouver dans la forêt, à rencontrer des sangliers, à ramasser des champignons. 

📌 Si vous prenez le temps de lire l’histoire « Les trois chiens » (dans les extraits) vous verrez que l’on ne tire pas toujours la bonne conclusion de ce qui paraît être la réalité…. 

Bluffée par la conclusion. La dernière page est une véritable pépite, éblouissante et désespérante… 


Réussite sur toute la bulle ! 
Merci aux éditions Sarbacane 

Extrait

📌 Histoire des « Les trois chiens » - page 148 
« Un matin d’automne, il trouva trois chiens au seuil de sa porte. 
C’était un homme veuf, qui vivait dans une maison croulante à l’orée d’une forêt de hêtres. 
Pris de tendresse, il décida d’apprivoiser les canidés pour égayer ses journées. Ils semblaient bien élevés et ne demandaient rien que leur pauvre maître ne pût leur offrir. Les dernières journées de chaleur passèrent plus rapidement que d’habitude et l’hiver finit par s’installer. 

Une nuit venteuse, alors que le maître dormait profondément, il fut brutalement réveillé par les aboiements de deux des chiens, qui ne cessèrent qu’au petit matin.
« Vous mangerez demain, sales bêtes, laissez-moi dormir ! »
Mais le lendemain, la même scène se répéta. 

La troisième nuit blanche fut celle de trop. Le maître excédé, n’y tenant plus, se résolut à enfermer les deux chiens qui aboyaient sans relâche dans la vieille remise derrière la maison. 
Éreinté mais apaisé, il se recoucha. Savourant le silence, le vieil homme s’endormit enfin. 

Il n’en restait plus qu’un qui dormait paisiblement sur le plancher.
Au milieu de la nuit, sans bruit, il ouvrit un œil. Il se dressa sur ses quatre pattes, s’approcha du lit où dormait son maître et, délivré du vacarme protecteur des deux chiens, le loup sauta sur le pauvre aveugle. » 





mardi 3 mars 2026

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Faire revivre, faire connaître les laissés-pour-compte, les artistes oubliés ou méconnus, c’est dans l’ADN graphique de Frantz Duchazeau.  Sa tendresse pour Marcel Bascoulard, qui a véritablement existé de 1913 à 1978, est immense. Cela se sent car il rend son personnage très attachant.

✏ Un drôle de bonhomme, notre Marcel, un clochard attifé en femme, toujours un carnet de croquis à la main, qui fait reculer les passants par son odeur et son apparence.

Pourtant, ceux qui le connaissent, l’apprécient comme le boucher avec qui il échange du mou pour ses chats contre un dessin. C’est une figure atypique de Bourges, mais il n’est pas rejeté, il fait partie du paysage…

Peu lui importe ce que pensent les gens, il vit pour ses dessins, pour les chats qu’il nourrit, et pour son chien qu’il retrouve le soir dans son paradis : son camion-maison, plutôt son épave-maison. Mais lui s’y sent bien, solitaire dans la nature. Un homme désabusé par la vie, meurtri par son enfance, totalement désintéressé par l’argent et ce qu’il procure, mais infiniment lucide sur lui-même et les autres.

Par exemple :

« _Monsieur Bascoulard, vous êtes une figure populaire dans la ville de Bourges, pourquoi ne vous présenteriez-vous pas aux prochaines élections municipales ?

_ Ah non ! Je suis bien trop propre pour ça ! »

Les dessins de Marcel sont d’une infinie précision, aucun détail ne manque à la cathédrale de Bourges quand il la dessine. Idem pour les locomotives qu’il affectionne.

✏ Avec un graphisme à l’encre de Chine et au fusain (me semble-t-il), Frantz Duchazeau reproduit infiniment bien le trait précis de Marcel. Les paysages sont somptueux, addictifs. Il est souvent difficile de les quitter pour passer à la page suivante.

J’ai beaucoup aimé cette découverte : celle de Marcel Bascoulard et celle de Frantz Duchazeau que je n’avais jamais lu.

Merci aux éditions Sarbacane.

 

Extraits

✏ « _Monsieur Bascoulard, vous êtes une figure populaire dans la ville de Bourges, pourquoi ne vous présenteriez-vous pas aux prochaines élections municipales ?

_ Ah non ! Je suis bien trop propre pour ça ! »

✏ « Moi, je suis noir dedans et rose dehors ».

✏ Retour sur la violence de son père : « Quand ce démon rentrait, régnait le dur silence. Il suintait l’ouragan. Mieux valait tout laisser puis s’enfuit que subir plus longtemps la pestilence »