Quand le passé est trop
lourd à porter, tellement douloureux qu’il est impossible d’en parler. A
quiconque. Même aux très proches, même à ceux qu’on aime très fort. Eux, qui ne
comprennent pas ce silence...
Pourtant, il est incapable de parler. Mettre des mots sur la souffrance et l’humiliation. « Chaque mot lui
déchire la gorge, parler est d’une violence inouïe. Parler fait exister les
choses, les rend réelles. »
🐎 C’est ce qui arrive à
Pablo, exilé chilien, après avoir subi la dictature de Pinochet, la prison, les
tortures. En 1990, il part en France après avoir été libéré, malgré le retour de la
démocratie. Un départ pour le Vieux Continent pour, pense-t-il, ne jamais
remettre les pieds aux Chili.
C’est sans compter sur sa
fille bien-aimée Victoria qui veut connaître le passé de ce père taiseux. Comprendre
pour continuer à l’aimer. Comprendre car elle estime à juste titre que c’est
également une partie de son histoire, et peut-être aussi de son prénom…
Pablo est alors bien
obligé d’aller la rechercher au Chili.
🐎 J’ai tout aimé dans ce
magnifique roman :
- Les mots qui touchent
quand l’autrice raconte l’enfance de Pablo. En 1973, il a huit ans. Ses frère
et sœur plus âgés tombent sous le joug de Pinochet. La douleur, le
silence, la folie de sa mère :
« Une alternance
de rage destructrice et de dépression avec laquelle Pablo vit depuis ses huit
ans. »
- Le ravissement dès la
naissance de sa fille Victoria, son amour profond. Celle qui le fait littéralement revivre. « Assis
sur le banc, face à la mère, le souffle de sa fille contre sa peau, Pablo se
sent vivre pour la première fois depuis longtemps. »
- L’éloignement progressif d’avec
sa femme, Florence Parfaitement analysé, sans jugement de la part de l’autrice.
Deux bateaux portés par des courants divergents. « Florence est
heureuse d’être mère, seulement voilà, être mère ne lui suffit pas. Et le repli
dans cette maison loin de tout provoque en elle une anxiété terrible. »
La prise en charge quasiment
totale de sa fille et les relations fusionnelles qui les unissent tous les deux.
- La chaleur et la solidité
de la véritable amitié avec Roberto, resté au Chili. Pourtant, Pablo l’a « planté »
du jour au lendemain, lui et sa femme, les laissant sans nouvelles. Pourtant,
il n’y a pas de ressentiment. Que de l’affection sincère.
- Que la langue est belle !
Ciselée et simple, proche du lecteur. Riche et fluide.
Fruit également d’une
observation précise des êtres vivants et des éléments. Je pense notamment au lien qui unit Pablo aux chevaux : « Pablo ne dit rien, tente un sourire
qui ressemble à une grimace. Tout en lui est en alerte, ses mains tremblent sur
le poitrail de l’animal et des larmes lui montent aux yeux. Il faut qu’il parte
d’ici, les chevaux appuient sur ses blessures avec leurs nobles carcasses,
leurs zones chaudes, leurs yeux doux et leurs frayeurs de lapin. »
Une superbe conteuse !
🐎 Un livre brillant et émouvant
car il fait vibrer ce qui nous touche au plus profond de nous-même : l’amour
filial et paternel, l’amitié, les blessures mal ou jamais refermées. Mais aussi
les petits moments de bonheur, parenthèses enchantées de la vie. « C’est tellement beau qu’ils restent silencieux.
Victoria découvre, Pablo retrouve. »
Énorme coup de cœur !
Je remercie les éditions Albin Michel et les organisateurs du Prix Landerneau.
Extraits :
🐎 « En 1990, Pablo
est arrivé en France, malgré le retour de la démocratie au Chili. Il n’était plus
en danger quand il est monté dans l’avion pour rejoindre le Vieux Continent. Libéré
de prison, rien ne l’empêchait de rester. »
🐎 A propos de sa mère
« Car la femme qui
revient chez elle en octobre 1973 est le fantôme de celle qui est partie. Elle
parle seule, psalmodie des
murmures que Pablo ne comprend pas, comme si elle parlait une langue étrangère.
C’est une langue de souffrance qui lutte contre la folie et s’y engouffre en
même temps. »
« En elle (la mère de Pablo) couvent deux désolations – celle de
vouloir mourir pour rejoindre ses aînés ; celle de vouloir voir mourir ceux
qui lui ont enlevé ses aînés. Une alternance de rage destructrice et de dépression
avec laquelle Pablo vit depuis ses huit ans. »
🐎 Florence, sa femme et la
mère de Victoria :
« Florence est
heureuse d’être mère, seulement voilà, être mère ne lui suffit pas. Et le repli
dans cette maison loin de tout provoque en elle une anxiété terrible. »
🐎 « Assis sur le banc,
face à la mère, le souffle de sa fille contre sa peau, Pablo se sent vivre pour
la première fois depuis longtemps. »
🐎 « Chaque mot lui
déchire la gorge, parler est d’une violence inouïe. Parler fait exister les
choses, les rend réelles. »
🐎 « Pablo ne l’a
jamais expliqué à personne, à peine à lui-même. Ce qu’il voudrait dire à Roberto,
c’est que le manque exacerbe l’attachement, que la distance évite la déception,
qu’il lui est plus facile d’aimer le Chili de loin, que l’exil est est une
patrie en soi. »
🐎 « La vie ici s’est
organisée sans elle parce qu’elle s’en va souvent et, lorsqu’elle revient, elle
tourne sur elle-même comme un chien qui cherche sa laisse. »
🐎 « Pablo ne dit
rien, tente un sourire qui ressemble à une grimace. Tout en lui est en alerte,
ses mains tremblent sur le poitrail de l’animal et des larmes lui montent aux
yeux. Il faut qu’il parte d’ici, les chevaux appuient sur ses blessures avec
leurs nobles carcasses, leurs zones chaudes, leurs yeux doux et leurs frayeurs
de lapin. »
🐎 « Il ne montre rien
mais elle le blesse encore. A force d’encaisser ses déceptions et ses attaques,
il est épuisé. Il n’est que lui, désespérément. On dirait qu’elle attend quelqu’un
d’autre, un autre homme que lui, un qui ne serait ni taiseux ni solitaire, un
homme solaire qui aurait les mêmes codes qu’elle, les mêmes envies. »
🐎 « Rencontrer des
gens proches de son histoire, de son pays d’origine, est une souffrance.
Partager l’exil le met en péril. »
🐎 « Les poneys ont
des toupets comiques et un trot désarçonnant, les enfants sont secoués, les
bombes tombent sur leurs yeux, ils en perdent les étriers. (…) Le spectacle
laisse Pablo nostalgique, il se souvient très bien de sa fille au même âge, de
ses sourires édentés, ses petites mains accrochés au pommeau de la selle. Et de
sa propre joie à l’observer et à respirer à pleins poumons l’odeur des chevaux. »
🐎 « Des éclats de voix
et un rire familier s’échappent de la cuisine. Deux rires familiers en fait. Celui
de sa fille et celui de Catalina, car la vieillesse ne vole pas le rire, l’intensité
du rire, la cascade puissante ou discrète du rire. »
🐎 « C’est tellement
beau qu’ils restent silencieux. Victoria découvre, Pablo retrouve. »