mercredi 22 avril 2026

💙💙💙💙💙


 

Quel plaisir de retrouver la plume vive et impertinente de Kathryn Stockett que j’avais adorée dans « La couleur des sentiments » !  

La liberté de ton qu’elle laisse à ses personnages et son œil acéré à propos du sud des États-Unis des années 30. Mais la situation a-elle vraiment évolué en profondeur ?...

660 pages que j’ai avalé d’une traite, ou presque…  

📘Le sud des États-Unis - Juillet 1933 – Birdie raconte. C’est une jeune femme de 24 ans, intelligente, soucieuse des autres, mais… toujours célibataire à son âge. A cette époque, c’est mal vu.

Elle cède à la pression de sa mère et grand-mère pour réclamer l’aide financière de sa sœur, richement marié à un homme d’affaires et part dans le Mississippi.

La crise financière de 29 a ruiné de nombreuses familles, dont la sienne.

Sa sœur Frances ne lui ressemble pas du tout : « une petite tête » uniquement soucieuse des apparences et de son bien-être. Mariée avec Rory, très souvent absent : les affaires… Une union qui, immédiatement, éveille les soupçons. 

Frances participe comme toutes les dames de son entourage aisé, aux œuvres de charité comme l’orphelinat que Garnett Pittman dirige d’une main de fer. Il est réservé aux petites filles blanches. De préférence, des bébés. Plus grandes, elles vont directement travailler à la conserverie où elles sont exploitées.

Parmi les plus âgées, Meg qui a 11 ans, est la tête de turc de Garnett.

Elle aussi, raconte.  Son abandon par sa mère il y a un an et son quotidien. Cloitrée par Garnett dans une pièce insalubre, aux volets hermétiquement fermés… Qui est Garnett Pittman, farouche baptiste, qui coiffe des heures entières la petite fille dans la pièce insalubre où elle la séquestre quasiment ?  

Meg est vive d’esprit, lucide et sa voix est cash, comme peut l’être celle d’une enfant.

Birdie et Meg se rencontrent dans cet orphelinat et sympathisent immédiatement. La franchise et le rejet de l’injustice les rassemblent. L’affection de Birdie est douce au cœur de Meg, mais pourra-t-elle aller plus loin ?

En même temps, les catastrophes s’enchaînent pour la sœur de Birdie. A t-elle la carrure pour réagir et que va faire Birdie, venue lui demander de l'argent ? 

Birdie, qui héberge la mère de Meg, va devoir faire à une situation inattendue…. Et plutôt délicate, surtout pour elle…

📘 Ce roman coche toutes les cases :

- Le suspens, la dramaturgie de certaines scènes, le ton plus léger et les remarques acides et drôles dans d’autres scènes. Je garde en mémoire la tension des derniers moments avec Tom et Lucille, qui ont recueilli Meg. Une tragédie...

- L’analyse psychologique des personnages est particulièrement juste et nuancée, la force et les zones grises chez beaucoup d’entre eux.  

On s’attache immédiatement aux personnages de Birdie, encore plus de Meg, grâce à leur empathie naturelle à toutes les deux. On aime aussi leur combativité et celle des personnages féminins, qui les entourent. Certains encore plus improbables que d’autres, mais tous attachants bien campés.  

- L’arrière-plan historico-social est passionnant, notamment le poids des religions et de l’hypocrisie ambiante, de l’injustice sociale. On décerne sans hésiter le premier prix de la cruauté habillée de bigoterie à Garnett Pitmann, qui deviendra même la Présidente de la Ligue contre l’Immoralité.

📘 C’est surtout un magnifique plaidoyer pour la liberté de chacun et la tolérance, qu’il s’agisse de couleurs de peaux, de tendances sexuelles ou de niveau social.

Un roman passionnant, bouleversant, addictif et jubilatoire.

Une seule conclusion évidente après ma lecture : Lisez-le ! 

Merci aux éditions Robert Laffont. 

 

Extraits

📘 A propos de sa sœur, Frances :

« Elle s’était présentée comme un article dans un catalogue, susceptible d’être échangé contre un autre, de taille ou de forme différente. »

📘 A propos de Garnett Pitmann, baptiste fervente :

« Elle soutient que les noirs ne devraient pas apprendre à lire et que les femmes ne devraient avoir le droit de vote. »

📘« Pourquoi une femme qui n’aime pas les enfants dirige un orphelinat ? »

📘 La pression de la religion :

« l’église méthodiste d’Oxford, l’église presbytérienne, l’église baptiste, l’église méthodiste du Christ (celle des Tartt) »

📘 « Mais Frances n’avait pas fini. Elle consulta une liste qu’elle avait dressée à la maison, intitulée « Tenues à la mode pour se faire remarquer » inspirées d’idées chipées dans un de ses magazines Photoplay. Une si belle écriture pour des mots aussi bêtes. »

📘 « A cause d’une maladie. Ça s’appelle Homo Sexualité. Rory l’avait. C’est quand les hommes veulent être…. Intimes avec d’autres hommes. »

📘 « Madame Tartt avait perdu un fils, Frances, un mari et elles avaient toutes deux perdu leur très cher ami, l’argent. »

📘 Meg

« Elle a un gros derrière, elle est plus petite que tout le monde sauf moi, sa figure est toute ridée, mais ses cheveux sont aussi noirs que ceux de Willie May. Au point de se demander s’ils n’ont pas été teints… »

📘 « Nos papas s’entendent bien tant que personne ne parle des Démocrates, d’aller à l’église ou des esclaves pendant la guerre. »

📘 Birdie

« C’était une idée tellement honteusement ingénieusement extraordinaire qu’elle m’avait remplie d’émoi, même si je restais consciente que ce petit commerce était aussi sale et tordu que la vieille piste de danse, qu’elles avaient montée dans le jardin, encore plus bancale aujourd’hui, à la lumière du jour. »

📘 « Tu vas me dire combien t’as vu de tes petites copines étudiantes qu’ont eu la blenno ! Combien qui mordillait un bout de bois chaque fois qu’elles pissaient ! (…) Celles qui se retiennent toute la journée au point qu’elles en mouillent leur froc. Ou combien avec la chtouille qui l’ont pas su avant que ce soit trop tard ? Combien de tes copines t’as vu devenir aveugles, appeler dans le lit à côté du tien ? »

📘 Lucille

« Non, je ne peux pas redevenir pauvre, Tom. Ce n’est pas possible. J’ai trop longtemps été misérable. Je me suis battue pour échapper à mes frères et à mes oncles. Ils m’ont fait… des choses insupportables. »

📘 « Quand on ouvrait un bordel dans une ville qui comptait treize églises, sans doute fallait-il s’attendre à se heurter à des obstacles à tous les coins de rue. »

📘 Garnett Pittman :

« Nos orphelinats sont déjà pleins d’enfants qui coûtent cher aux contribuables, des enfants qui sont atteints d’imbécillité ou bien pire. Je ne suis pas juge, juste chrétienne, et présidente de cette belle institution qu’est la Ligue contre l’Immoralité. Je recommande que Miss Stuggs et ses acolytes soient envoyés dans le service hospitalier réservé aux gens de leur espèce, qui procédera à l’intervention destinée à limiter la multiplication de leur progéniture, et qu’il leur soit donné de longues peines de prison, afin de protéger la société. »

📘 Picador, la domestique :

« Miss Viktoria n’est pas si niaise. L’argent n’a pas d’odeur, ou si l’en a une, l’est bien bonne. »

 

 

 

vendredi 17 avril 2026

💙💙💙💙


 



Je ne sais pas si j’ai aimé beaucoup ou passionnément ce titre… J’ai besoin de verbaliser mon ressenti pour le savoir.

Il est tellement à part dans son graphisme et son scénario…

📌C’est une autobiographie, ou plutôt un souffle ou même un cri.  Un récit écrit au fil de la plume et surtout au fil des émotions. Comme une thérapie où l’écriture et le dessin apportent lentement la clarté et le discernement. D’où de nombreuses répétitions dans le discours, mais elles ne sont pas gênantes car elles suggèrent le parcours erratique de l’autrice pour se retrouver et se situer. Mais je comprends que cela peut paraître un peu verbeux et redondant.

📌 Tessa raconte, se raconte. Elle est la troisième génération d’une famille chinoise installée aux États-Unis. Sa grand-mère est folle (on va comprendre pourquoi ) et sa mère instable mentalement. 

Une mère qui n’arrive pas à se situer, chinoise ou américaine... Et qui le répercute sur sa fille, Tessa. Cette dernière, en mal-être, choisit la fuite, ou plutôt la fuite en avant. Ne pas se confronter à ses questions existentielles, partir et vivre !

« Alors que j’approchais de la trentaine, la vie que j’avais menée jusque-là m’apparaissait moins comme un espace de liberté que comme une autre sorte de cage. »

Arrivée à la trentaine, le décès de sa grand-mère est un déclencheur et elle décide avec sa mère de partir en Chine, rechercher ses racines et enfin comprendre. Se confronter à ses questions, à ses fantômes affamés (d’où le titre) qui ont soif de réponses. 

📌 L’arrière-plan historico-politique est passionnant, j’avoue que j’ai appris plein de choses et surtout que cela donne envie d’en savoir plus sur la Chine.

Une quête d’identité passionnante que connaissent nombre d’immigrés. Ne plus appartenir au pays d’origine, et ne pas faire partie du pays d’accueil.

« Ma mère ne m’a élevée dans l’idée que j’étais à la fois chinoise et américaine. Elle m’a appris que je n’étais ni l’une ni l’autre. »

Thème parfaitement exposé également par Alice Zeniter dans « L’art de perdre » où elle est la troisième génération d’une famille algérienne.

📌 Graphiquement, le trait m’a bluffée : noir, dense, avec une grande liberté dans les cases. Rien n’est ordonné, rien n’est linéaire et cela accompagne parfaitement le récit. Il accentue le caractère pesant de l’histoire et l’oppression de Tessa. Comme un insecte pris dans une toile d’araignée…

En tous cas, un album à découvrir, et sans doute à relire !

J’attends avec impatience vos retours, savoir si vous êtes plus tranchés que moi dans l’appréciation de ce récit.

Merci aux éditions Sarbacane

 

Extraits :

📌 Tessa

« Nous avons survécu au trauma en niant son existence. Et ni ma mère, ni sa mère n’étaient en mesure de voir les fantômes qui grouillaient en elles. Pour moi, ils apparaissaient très clairement.

C’est peut-être ça, être une enfant d’immigrés.

Être la première génération à témoigner suffisamment à distance de la douleur pour en cerner la profondeur. »

📌 « Je sais que ma mère essayait de me protéger

Elle ne savait aimer que ce qui était brisé

Pour m’aimer, il fallait que je sois brisée

Pour que je sois brisée, il fallait qu’elle me brise

Elle ne pouvait me guérir d’une maladie mentale sans que je sois d’abord malade mentalement. »

📌 « Alors que j’approchais de la trentaine, la vie que j’avais menée jusque là m’apparaissait moins comme un espace de liberté que comme une autre sorte de cage. »

📌 « Une expédition dans mon passé familial. »

📌 « Ma mère ne m’a élevée dans l’idée que j’étais à la fois chinoise et américaine. Elle m’a appris que je n’étais ni l’une ni l’autre. »

 

 

 


mercredi 15 avril 2026

💙💙💙💙💙


 

Inspiré d’une histoire vraie, un roman chargé de sens et d’émotion. Avec la présence de Zaatar, le chien berger syrien qui ramène l’humanité que les gens ont perdue,  et avec l’arrière-plan de la guerre en Syrie, parfaitement analysé dans son fonctionnement et ses dommages.

De 2012 à 2016, la bataille d'Alep, (les troupes rebelles à l’est, l’armée de Bachar Al Assad, à l’ouest), va faire des milliers de victimes. La ville est détruite à plus de 60 %.

🐶 Alep- Ouest – 2016 

Zaatar, c’est le chien recueilli par la famille chrétienne de Maya, appelé aussi Zouzou ou Habibi par les habitants de l’immeuble de Maya et son fils Elias. Un endroit où cohabitent plusieurs religions et des gens bien différents les uns des autres.

« C’était la Syrie heureuse, celle qui aimait sans distinction de classe sociale ou de religion. Ses amis arméniens, chiites, sunnites se retrouvaient joyeusement autour de sa table. »

Avec la guerre, les bombardements, les arrestations arbitraires, ils se replient sur eux-mêmes, perdent la solidarité qui les liait. Certains habitants s’enfuient, d’autres arrivent. On ne sait pas qui ils sont, ni d’où ils viennent… Comme Rami, le pianiste, qui rassemble les gens autour de la musique, et surtout Zaatar, qui reste des heures entières à l’écouter.

🐶 Ne croyez surtout pas qu’il s’agisse uniquement d’un récit centré sur un chien. Zaatar est surtout un révélateur des ravages que provoquent la guerre et la violence sur les individus, et comment, lui ou la musique peuvent les réparer. Ou la littérature, voir les beaux romans de Delphine Minoui, "Les passeurs de livres de Daraya" et de Rachid Benzine, "L’homme qui lisait des livres".

De plus, Stéphanie Perez connaît et observe bien les chiens car Zaatar est particulièrement attachant, et bouleversant, car SINCÈRE comme l’est un animal.  

« _J’ignorais que les chiens pouvaient aimer à ce point.

_Ils ne savent pas faire autrement. C’est leur façon d’être au monde. Ils aiment de tout leur corps. Sans réserve. »

Quand on a des animaux à la maison, on retrouve parfaitement les traits décrits par l’autrice.

Euh… J’ai oublié de vous dire, la boîte de mouchoirs en papier peut être utile...

🐶 Un roman qui coche toutes les cases. Il nous fait comprendre les dévastations de la guerre au niveau de chacun, rend compte des différents comportements face à la violence : lâcheté, fuite, surenchère de violence ou amour et solidarité. De plus, il nous bouleverse avec Zaatar, comme quoi, il n’y a pas que l’humain qui détient l’humanité.

 L’écriture est belle : un vocabulaire précis et juste, des phrases courtes qui accompagnent magistralement l’action et l’émotion.

🐶 C’est beau, c’est bouleversant, c’est le roman le plus abouti de Stéphanie Perez et pourtant, j’avais adoré « Le gardien de Téhéran » et encore plus « la ballerine de Kiev ».

Enooorme coup de cœur !

 

Extraits :

🐶 « Elias se dit que les chiens et les hommes, finalement, c’est la même histoire, les mêmes plaies invisibles. »

🐶 « Sauver un animal, c’était sauver son humanité, refuser de céder à la barbarie »

🐶 Pris entre deux feux, impuissants et exposés…

« Et pendant que les islamistes répandaient la terreur, le dictateur resserrait l’étau, tirait sur la foule. L’un nourrissait l’autre. La répression trouvait son alibi. La révolution s’était retrouvée piégée entre deux monstres. »

🐶 « Un piano, dans une ville qui n’avait plus de musique. Tout ce qui sonnait beau avait fini par disparaître. »

🐶 « Elle, l’ancien professeure passionnée de littérature française et de poésie, ne s’intéressait plus à rien, en voulait à la terre entière. Elle détestait cette femme qu’elle était devenue, qui contemplait dans les cendres de la guerre, les poussières de sa vie. »

🐶 « C’était la Syrie heureuse, celle qui aimait sans distinction de classe sociale ou de religion. Ses amis arméniens, chiites, sunnites se retrouvaient joyeusement autour de sa table. »

🐶 « Les obus tombaient souvent par deux. Le premier tuait. Les seconds achevaient ceux qui accouraient pour aider. »

🐶 « Ce qui touchait les gens, ce n’était pas seulement la gueule d’ange de son chien. C’était cette innocence tenace, ce courage sans discours, cette pulsion de vie que l’on retrouvait chez tous ceux qui refusaient d’abandonner Alep, non par héroïsme, mais parce qu’ils n’avaient pas le choix. »

🐶 « Elle pensa à tous ceux qui avaient payé, comme elle. A ceux qui paieraient demain. Les disparitions forcées étaient l’une des armes favorites du dictateur. Autour de lui, une armée de fonctionnaires corrompus profitait de la faiblesse du peuple aux abois. »

(voir « Caméra obscura » de Gwenaëlle Lenoir)

🐶 « la Syrie n’avait pas le monopole du malheur. L’émotion avait une date de péremption. On s’indignait vite, mais on s’habituait encore plus vite. A quel moment, la compassion avait-elle basculé dans l’indifférence ? »

🐶 « Ibrahim avait visé juste, et il constatait avec une lucidité inquiète le lent travail de destruction à l’œuvre chez son voisin. Il avait reconnu ce poison distillé par les hommes en noir. La foi devenu prison avec les concepts d’un autre temps, le pur et l’impur, le licite et l’interdit. »

🐶 Même la figure d’Abdu est parfaitement analysée : 

« là-bas ( à la mosquée), il redevenait visible, reconnu, sans avoir rien d’autre à prouver que sa régularité. Il se tenait du bon côté des apparences, et il avait conscience de la valeur de cette image, la place qu’elle lui garantissait parmi les autres. Il était un homme irréprochable ; dont le foyer reflétait la solidité, la discipline, valeurs devenues indispensables jusque dans l’intimité. »

🐶 « Zaatar souffre de dépression, Maya. On ne l’imagine pas, mais les chiens peuvent ressentir le deuil, parfois plus fortement que les hommes. Ils ne comprennent pas l’absence. »

« _J’ignorais que les chiens pouvaient aimer à ce point.

_Ils ne savent pas faire autrement. C’est leur façon d’être au monde. Ils aiment de tout leur corps. Sans réserve. »

🐶 L’état d’Alep en 2016 :

"Plus Maya avançait vers l’est, plus l’étendue du désastre se déployait devant elle, et plus elle suffoquait. Ce n’était pas seulement une ville détruite qu’elle traversait, mais un corps immense brisé, mis à nu, dont les plaies s’offraient sans détour. Des dizaines d’immeubles balafrés laissaient pendre leurs étages fracassés, des chambres ouvertes où l’on distinguait des lits tordus, des rideaux noircis par la fumée, des jouets d’enfants pris dans les gravats, restes dérisoires d’une vie balayée sans ménagement. »

🐶 « Tout s’éclairait. L’attention démesurée de Zaatar à la moindre note, son attachement viscéral à Rami et à son piano. L’animal ne découvrait pas la musique , il y avait baigné. »