jeudi 19 février 2026

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« En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères, en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils » - Hérodote

Car c’est bien une guerre :  c’est les plus fragiles qui tombent sous le coup des brutes.

 

Une marche blanche. Pour Hugo. Un collégien harcelé. Il s’est suicidé.

Avant la marche et pendant, son père se souvient, essaie de comprendre l’incompréhensible.

C’est parfaitement réussi, bouleversant, et cela suscite de nombreuses réflexions et des questions, dont hélas, beaucoup restent sans réponse :

- Le sentiment de culpabilité des proches, qui cause souffrance et dissensions dans le couple

- Pourquoi une telle cruauté, une barbarie qui se prolonge et s’amplifie ?

- La surdité et la lâcheté de la majorité des autres collégiens, et par conséquent, l’infinie solitude, l’isolement de celui qui est harcelé…

- L’aveuglement et la surdité volontaires, assumés, des parents des gamins harceleurs et de la direction du collège…

- Quelle punition pour les harceleurs ? Les mettre en face de leurs actes ? Y-a-t-il vraiment une sanction ?

Depuis février 2022, le harcèlement scolaire est reconnu comme un délit et passible d’amendes et de prison. « Jusqu’à 10 ans de prison et de 150 000 euros d’amende en cas de suicide ou de tentative de suicide de la victime harcelée. »

Ce qui est parfaitement analysé, est l’état d’esprit dans lequel se trouve un enfant ou un ado victime. Le sentiment de terreur, de culpabilité, d’impuissance, d’être lâche et nul. Et par conséquent, de justifier ce qu’il subit : « D’abord, il se jugeait quasiment responsable de ce qui lui arrivait, les autres étaient certes des brutes, mais au fond, c’était lui, le problème. »

L’horreur, le sentiment d’impuissance et le gouffre sans fond, que seule la mort peut arrêter pour apporter la paix.

En lisant Philippe Besson, parents, grands-parents ou adolescents, on souhaite ne jamais se trouver en face de cette situation… Un traumatisme, une blessure toujours ouverte.

Un roman INDISPENSABLE pour tenter d’être vigilant et protéger du mieux possible nos enfants et adolescents. En parler avec eux, analyser le harcèlement avec eux, anticiper, en leur faisant bien comprendre qu’ils sont les victimes. Qu’ils ne sont coupables de rien. Réagir si ils sont spectateurs. Je ne veux surtout pas dire   

Énorme coup de cœur pour ce récit parfaitement maîtrisé. Le deuxième juste après ; « Une pension en Italie ».

 

« Extraits :

« En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères, en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils »

Hérodote

« C’est une chaise vide dans le petit matin, malgré le soleil qui éclabousse. »

 « Dans le miroir, d’un coup, je ne vous plus mon fils. Je ne vois que le père qui a merdé. »

« La plupart des victimes de harcèlement s’enferment dans le silence, voire dans la dissimulation, elles s’arrangent pour que leur entourage ne remarque rien, elles ne veulent surtout pas éveiller les soupçons, parce que les soupçons les obligeraient à passer aux aveux, à se désigner comme victimes, à se reconnaître comme telles. L’aveu enclenche aussi un engrenage, il leur faut accepter que ça leur échappe, que d’autres s’en emparent, et c’est tout ce qui les terrorise, parce qu’elles répugnent de toutes leurs forces à ce que les bourreaux soient informés de leur peur et sachent qu’elles ont cafté, qu’elles ont été minables au point de cafter, de s’abriter derrière des tiers, c’est la démonstration éclatante de leur lâcheté, de leur nullité. »

« J’ai découvert ces nouveaux territoires, une étendue de haine à l’infini, où l’on peut porter ses coups sans le moindre risque d’être inquiété, sans redouter la moindre conséquence. Mon Dieu, j’étais si loin quand mon fils avait besoin de moi. »

 

« D’abord, il se jugeait quasiment responsable de ce qui lui arrivait, les autres étaient certes des brutes, mais au fond, c’était lui, le problème. »

« Les insultes ont redoublé. Ses harceleurs traitaient désormais Hugo de fils de pute, d’enculé, de bâtard, de cassos, de fini-à-la-pisse, de mange-merde. (…) l’avilissement n’est pas théorique, on le ressent dans sa chair, il lacère le corps comme le ferait une lame de couteau. »

« Ce que nous n’avions pas compris, c’est qu’il n’avait pas fait preuve de courage, en se confessant, mais de désespoir. Il avait parlé car nous l’avions poussé dans ses derniers retranchements et parce qu’il n’en pouvait plus de la douleur infligée. Cacher désormais ce qui lui arrivait, c’était un réflexe de survie. »

« Et puis, j’en veux à ceux qui n’ont pas bougé une oreille, à ceux qui ont vu, entendu, compris, et n’ont rien empêché. A ceux qui ont assisté aux sarcasmes, aux bousculades et ont laissé faire, qui s’en sont lavé les mains, ils sont au moins coupables de ne pas avoir porté assistance à celui qui, de toute évidence, était en danger. J’en veux à la meute, la bruyante comme la silencieuse. »

 

lundi 16 février 2026

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Un bel hommage au père de l’auteur, mais surtout une réflexion tellement juste sur la famille, sur les souvenirs et leurs réalités.

📒Que savons-nous de nos parents, et eux, que savent-ils de nous ?

Il existe toujours un moment où on a besoin d'éclairer le passé en parlant avec les proches, en recherchant les souvenirs. Rétablir la vérité.

Notamment avec sa mère à propos de l'aventure de son père avec Josette. Une relation sérieuse où le grand-père est intervenu et a rétabli l’ordre dans le ménage.

Son père, militant communiste, prof et adepte de la méthode Freynet. Une pédagogie basée sur la participation, l’observation et l’expression libre des enfants, imaginée dans les années 1920 par Élise et Célestin Freynet, instituteurs, militants communistes et résistants.

📒 L’histoire de Jean-Louis Tripp, SON histoire, devient la NOTRE. 

Le drame dans notre mémoire d’enfant, de ne pas avoir reçu à Noël le cadeau tellement convoité et le sentiment d’avoir été trahi…

Les scènes de vie où on a eu honte d’un parent parce qu’il ne remplissait pas le moule demandé par les circonstances.

« Mais à 12 ans, cette intrusion fracassante de mon père dans un monde qui n’était pas le nôtre avec son aplomb, son débardeur en résille, ses sandales avec chaussettes, son maillot de bain moule-burne en nylon et son mépris total pour le jugement d’autrui m’avait absolument mortifié. »

Ce qui aujourd’hui, avec la lumière de l’amour, de la maturité, nous fait apparaître ce même parent comme exceptionnel et glorieux.

Les gros chagrins, les problèmes, les décès brutaux de ceux qu’on aime, les blessures toujours ouvertes... En arrière-plan, l’analyse des années 1960 à 2000 permet de mieux comprendre les personnages campés dans leur époque.

📒 Un graphisme à la hauteur du scénario.

Noir et blanc, souvent lumineux, avec des touches de couleurs pour certaines planches qui en accentuent la puissance, comme la page 171  

Un accent particulier est mis sur les expressions, sur les regards.

La communion d’un père et d’un fils devant les premiers pas d’un homme sur la lune en 1969, et les larmes du père avec un gros plan éblouissant.

« Il pleurait de cet émerveillement de contempler l’humanité en marche. Je sentais que c’était important. »

📒 Quel talent ! C’est un admirable conteur qui nous embarque jusqu’à la dernière page.

Tellement de choses bouleversantes mais surtout justes. Impossible de toutes les évoquer. Je vous invite donc, lecteurs de BD ou non, à découvrir ce bel album.

C’est ce que j’aime avec cet auteur – dessinateur : il nous bouleverse et suscite les bonnes questions.

 

Extraits

 

📒 « Mais, au fond, que sait-on de son père ? »

📒 Le gros chagrin Jean-Louis, enfant, découvrant son cadeau de Noël.

« Dans le chagrin, il y avait la déception bien sûr et aussi la blessure d’orgueil, car tous mes copains (auprès desquels je m’étais largement vanté de mon futur vélo de course) voyaient bien que celui que j’avais eu, était, en gros, le même que le précèdent avec un guidon de « course ». Mais il y avait surtout la trahison de mon père… »

📒 Rappel des souvenirs avec Dominique, son frère

« J’avais été fils unique pendant les 4 premières années de ma vie.

_Bé moi... J’ai plein de souvenirs avec Papa… »

📒 « Les souvenirs

Les vrais, les arrangés et ceux qu’on se fabrique…

Ceux qu’on avait oubliés…

Qui parfois nous reviennent.

Et ceux disparus à jamais.

Comment s’y retrouver dans cette pelote ? »

📒 « Mais à 12 ans, cette intrusion fracassante de mon père dans un monde qui n’était pas le nôtre avec son aplomb, son débardeur en résille, ses sandales avec chaussettes, son maillot de bain moule-burne en nylon et son mépris total pour le jugement d’autrui m’avait absolument mortifié. »

📒 La communion d’un père et d’un fils devant Les premiers pas d’un homme sur la lune en 1969. Les larmes du père

« Il pleurait de cet émerveillement de contempler l’humanité en marche. Je sentais que c’était important. »

📒 Les évènements politiques : Les JO de Munich en 1972

« Le 11 septembre, huit palestiniens de l’organisation Septembre Noir prenaient en otage 11 athlètes israéliens. Tous furent tués ainsi que cinq membres du commando et un policier allemand. »

📒 La fin des illusions, d’un idéal avec l’implosion de la Russie en 1989 – 90

« Mon père et ses amis voyaient leur monde tomber en miettes. 40 ans d’un militantisme sans faille, 40 ans de manifs, de réunions de cellule et de cotisation, 40 ans de fête de l’Huma, 40 ans à suivre la ligne du parti en croyant dur comme fer aux lendemains qui chantent, 40 ans à voir en Moscou un modèle indépassable

40 ans de confiance trahie. »

Page 296 – 297

📒 « Cet homme est mon père. (…)

Mais que sais-je de lui ? (…)

Alors, que sais-je donc de l’homme ?

De celui qui est avec ses amis, ses femmes et ses maîtresses…

Qui et comment aime-t-il ? »

📒 « Cet homme est mon père, mais que sait-il de moi ?

12 ans que c’est mon métier.

Et j’avais fait 8 albums…

Mais quand tu m’as dit ça, ça faisait 20 ans que je dessinais… »

 

 

 

 


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Pourquoi, ce silence, cette chape de plomb sur le grand-père de l’auteur, Paul Virsac, prof d’italien au lycée de Nice ?

Philippe Besson explique sa quête et raconte.

🌴San Donato – Toscane - été 1964

Une famille comme tant d’autres, en vacances dans une pension de famille… Paul Virsac, sa femme Gaby et leurs deux filles Suzanne et Colette.

Un couple en apparence harmonieux, même si Paul ne touche plus sa femme depuis des années... A l’époque, on ne parle pas « de ces choses-là » …

On comprend aussi que Paul a toujours enfoui au plus profond de lui-même son attirance pour les hommes : « Une peur panique qui l’oblige à tourner le regard vers le sol, à inspirer longuement. Pour stériliser l’envie. Pour ne pas se trahir. Pour échapper à l’anomalie, revenir dans le droit chemin. (…) Il y a la honte également. Ses pulsions, lorsqu’elles le font souffrir, lui paraissent abjectes, il sait qu’elles inspirent généralement du mépris. »

Il faut dire qu’à l’époque, l’homosexualité est passible de prison. Qu’il faut être bien "pervers", bien "détraqué" pour ne pas suivre le droit chemin, celui des « honnêtes gens »...

Et Paul a toujours fait l’effort : « Être exemplaire pour être irréprochable » aux yeux de tous, à ses yeux surtout…

Mais la rencontre avec Sandro, le serveur de la pension va tout changer…

🌴 C’est un roman bouleversant sur l’amour, sur le sens à donner à sa vie. S’accepter ou rentrer dans le moule ? Le courage – car il en faut – ou la soumission ?  

Un véritable combat que va livrer Paul. Une vraie résonance pour l’auteur.

J’ai aimé infiniment le personnage de Paul et de Sandro, la force de leur amour, leur sincérité.

La dureté, voire la cruauté de la femme de Paul, Gaby, incarne au contraire, tout le formalisme de l’époque, face à la honte de l’homosexualité.

« La vérité toute nue ne lui semble pas dicible. Elle est trop scandaleuse, trop déshonorante, cette fichue vérité. Elle serait comme une marque au fer rouge. Une interminable infamie. »

🌴 Je ne sais pas encore ce qui m’a davantage touchée dans ce superbe récit…

Est-ce l’histoire ou l’écriture ?

Sans doute les deux, car c’est tellement réussi, que je reste encore sous l’impression de ce roman, avec les personnages, la chaleur de l’Italie, présents dans ma tête.

Une écriture sobre et précise. Tellement juste et visuelle.

Peut-être est-ce plus simplement l’émotion de l’auteur à raconter, à percevoir le regret de ne pas l’avoir connu.

Un hommage vibrant à son grand-père. 

Merci à NetGalley et aux éditions Julliard pour cette pépite littéraire.  

 

Extraits

🌴 Une attirance vers les hommes qu’il a toujours enfouie au plus profond de lui-même :

« Une peur panique qui l’oblige à tourner le regard vers le sol, à inspirer longuement. Pour stériliser l’envie. Pour ne pas se trahir. Pour échapper à l’anomalie, revenir dans le droit chemin. (…) Il y a la honte également. Ses pulsions, lorsqu’elles le font souffrir, lui paraissent abjectes, il sait qu’elles inspirent généralement du mépris. »

🌴 l'absence de rapports entre les époux : « on n’aborde pas ce sujet, l’époque est plutôt à la pudibonderie, le désir des femmes demeure une sorte de tabou. »

🌴 Paul sait que sa deuxième fille n’est pas de lui :

« Paul songe que, lorsqu’on n’est pas un homme, un vrai, il existe un châtiment. »

🌴 « L’homosexualité est alors érigée en fléau social, au même titre que la prostitution par exemple. (…) La sanction encourue va de six mois à trois ans de prison. »

🌴 « Après des heures de lutte, (…), il en vient aux qualificatifs les plus justes : révélation, confirmation, libération. »

🌴 La mère de Sandro à son fils :

« _ Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »

🌴 « Il regrette de ne pas s’être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »

🌴 L’attitude de Paul durant toutes ces années :

« Être exemplaire pour être irréprochable » aux yeux de tous, à ses yeux surtout…

🌴 « _ Il faut se rendre compte qu’on n’est coupable de rien.

_ Pourtant, si tu écoutes les gens, c’est un vice, un péché, ou un crime, ou une saloperie. »

🌴 Pour Gaby :

« La vérité toute nue ne lui semble pas dicible. Elle est trop scandaleuse, trop déshonorante, cette fichue vérité. Elle serait comme une marque au fer rouge. Une interminable infamie. »

🌴 Suzanne à l’auteur :

« Elle dit aussi comment on choisit l’aveuglement pour éviter les complications. »

🌴 Philippe Besson à Sandro :

« J’avais besoin de savoir, de comprendre. Ma mère, elle, n’a pas voulu, n’a pas osé. »

🌴 Les menaces de Gaby envers son mari :

« Elle a anéanti ses espoirs de père en ajoutant qu’il ne les reverrait jamais, elles ne devaient pas devenir les filles d’un détraqué, d’un pervers, elles devraient être préservées de la honte, il leur fallait de la tranquillité et de la dignité. »

🌴 « Écoutant Sandro, je songe aux anathèmes lancés par des enragés, aux humiliations injustes, je songe à la souffrance causée par l’ostracisme et la bêtise, je songe à l’obligation de la dissimulation ou de la docilité, au désir contrarié d’en découdre, je me rends compte que je les ai vécus moi-même. »

🌴  « J’ai toujours admiré les êtres qui ont le courage d’être eux-mêmes. »