mardi 12 décembre 2023

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L’humanité du chien, ça vous parle ? Ou au contraire,  vous trouvez cette question ridicule ?

Pourtant, cette belle fable de Seishû Hase le démontre admirablement.

 

L’histoire de Tamon (le chien), de son périple d’Iwate, marqué par le tsunami, au nord,  vers le sud du Japon, soit un peu plus de mille km. Où il croisera les vies d’un petit délinquant, d’un braqueur, d’un passionné de course en montagne, d’une prostituée ou d’un vieux chasseur gravement malade.

Ceux qui partagent un bout de vie avec Tamon jouissent d’un moment de paix, d’affection et de consolation. Dans des vies souvent difficiles, voire brisées.

Il représente un « mamorigami », un ange gardien, un chien douceur et protection.

Que cherche Tamon ou plutôt qui cherche t’il à rejoindre au sud ?

Un chien qui fait du bien à tous ceux qu’il rencontre, même dans des situations extrêmes comme celle du vieillard malade, Yaichi.

« Yaichi était persuadé que c’était parce que le chien avait flairé l’odeur de la solitude et de la mort. Etait-il possible qu’il ait interrompu sa quête des siens pour rester auprès de lui, soulager sa solitude et attendre près de lui, le moment de sa mort inéluctable ? »

Ce roman met particulièrement en valeur la nature de notre ami à quatre pattes : l’affection sincère et désintéressée, l’empathie, l’absence de jugements et la fidélité.

Ce n’est pas mièvre mais au contraire, bien observé, juste et sensible.

L’analyse psychologique des humains est plutôt fine. L’autrice a choisi de façon très classique des situations très différentes afin de bien monter le côté résilient et salvateur de Tamon pour chaque personnage rencontré.  Qu’il s’agisse du braqueur, de la prostituée, de Taiki et Sae (une simple vie de couple qui dérape lentement mais sûrement).  Un homme gentil, mais sans réflexion, qui charge sa femme de travail : Ce n’est pas un mauvais cheval, mais une femme ne peut pas être heureuse avec lui. (…) Il est devenu adulte en gardant la mentalité d’un gosse. »

Si vous aimez les animaux, vous passerez un très bon moment de lecture. En revanche, prévoyez peut-être quelques mouchoirs en papier. 😊

Bien sûr, c’est une fable, donc les traits sont accentués. Je n’ai surtout pas dit caricaturés. En ce qui me concerne : récit concernant des animaux + littérature japonaise, je suis tout de suite partante, et la plupart du temps, séduite.

 

Merci à Hélène D de m’avoir conseillé ce livre.

 

 

 

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Comment sensibiliser l’opinion publique, quand on est un journaliste engagé, de l’oppression d’une population, dont tout le monde se fiche ou presque ? Comment alerter l’opinion internationale qu’un « génocide se déroule sous nos yeux, lentement mais sûrement. »

C’est le pari d’Eric Darbré et de son complice illustrateur Eliot Franques, avec cette BD pédagogique, facile à lire, mais surtout pas simpliste. Particulièrement bien documentée par une expérience terrain significative (depuis 1996), que l’auteur nous propose de suivre.

Bien sûr, on sait vaguement qu’il s’agit d’une minorité opprimée et que c’est situé à l’extrême ouest de la Chine, dans la province du Xinjiang (3 fois la France) mais nos connaissances sont vite limitées.

 

Qui sont-ils ?

L’ethnie majoritaire chinoise, ce sont les Hans. Comme les Tibétains, les Ouïghours sont une minorité ( 11 millions de personnes) : « Ils sont musulmans,  écrivent avec l’alphabet arabe, parlent une langue turcophone et ne se considèrent pas du tout chinois. Pékin en a conscience et envoie des millions de colons hans pour siniser la région. »

La population est installée en Chine depuis plus d’un millénaire, colonisée par les chinois au 18ème siècle. Elle se révolte fréquemment et en paie le prix fort surtout depuis 2014. Une date phare  (l’équivalent du 11 septembre aux USA) : le 3 janvier 2014. Un attentat dans la gare de Kunming, au sud-ouest de la Chine. Aussitôt, le gouvernement chinois l’attribue aux Ouïghours.

Xi Jinping, alors au pouvoir depuis moins d’un an, déclare : « nous allons lutter sans aucune pitié contre le terrorisme, l’infiltration et le séparatisme. Je donne l’ordre de rafler toux ceux qui doivent l’être. »

Depuis, on estime à plus d’un million, les Ouïghours détenus en camps de concentration, sans compter les viols, les tortures, les avortements forcés, les condamnations à mort. Pékin explique qu’il s’agit d’un « combat légitime contre les terroristes. »

Eric Darbré choisit d’emmener le lecteur dans ses différents reportages dans le Xinjiang. Enquêtes dangereuses et difficile dans une région où tout est cadenassé par la police omniprésente, par la corruption (« c’est si facile de corrompre quelqu’un quand on a le ventre vide »).  Difficile aussi de ramener des témoignages directs : «comme ceux des paysans Ouïghours expropriés et réduits à l’état de quasi- servage ». Une femme qu’il a réussi à interroger, explique : « Cette terre ne nous appartient plus. Elle a été donnée aux chinois maintenant. Si je ne ramasse pas plusieurs kilos de coton par jour, je suis punie. »

Il faut comprendre aussi que la province du Xinjiang était autonome jusqu’en 1950. Une situation vécue par les grands-parents et toujours présente dans la mémoire des Ouïghours.

Étonnamment, « on y trouve les plus grands gisements de pétrole, de gaz, de charbon et d’uranium du pays. Il y a aussi à foison du cuivre, du plomb, du zinc, de l’or, de l’argent… (…) Sans oublier des terres agricoles fantastiques : premier producteur de tomates, deuxième pour le coton… Bref, cette région c’est un peu la caverne d’Ali Baba. Un trésor unique. Et ça, Pékin ne le sait que trop bien. »

Eric Darbré nous sensibilise aussi quant à notre responsabilité concernant les produits Ouïghours exportés à un prix de misère. Comme le coton utilisé pour son exceptionnelle qualité par la haute couture. Comme les tomates servies en sauce et en produits dérivés, par la marque Chablis.

A compter de 2020, seulement,  les instances et médias internationaux s’intéressent à la crise Ouïghour. Car c’est également un enjeu géo- politique : « les Ouïghours devenaient un enjeu stratégique international. Et potentiellement, un atout pour affaiblir la Chine qui se muait en géant économique et politique. »

Le graphisme est dépouillé, en harmonie totale avec le texte. Très riche, diversifié et colorisé selon les situations. Un talent particulier pour rendre compte des scènes dramatiques, esquissées et renforcées par les couleurs rouges ou sombres. Également pour la représentation des populations (je pense notamment aux pages 80 / 81 et 112/113).

 

Ce docu graphique nous permet de comprendre en profondeur la crise Ouïghour avec tous ses enjeux. Il nous grandit en ouvrant notre connaissance mais aussi notre cœur, à une population en souffrance et en menace de mort.

Une véritable réussite !

 

 

 

 

 

 
 

 

vendredi 8 décembre 2023


 

Top 5 du jury du prix BD Fnac / France Inter 2024 dont j’ai eu le plaisir de faire partie.

Le lauréat sera annoncé par Rebecca Manzoni, dans son émission « Totémic » le vendredi 12 janvier entre 9 h et 10 h.

Merci à la Fnac et à France Inter pour la sélection des titres (difficile de choisir entre plusieurs pépites) et l’organisation du jury.

Magnifique et inoubliable aventure ! 💗

mercredi 6 décembre 2023

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J’étais plutôt sur le recul, quant à la reprise de Gaston par un autre auteur…

Mon chouchou, mon génial tire-au-flanc…

J’avais tort. Delaf s’installe dans les chaussures bleues de Lagaffe avec beaucoup  d’aisance et de fidélité au créateur du personnage.

Delaf a choisi de se balader dans tous les espaces de Gaston, de côtoyer tous ses protagonistes habituels. Une mention spéciale pour « ‘Moiselle Jeanne » encore plus typée et naïve.

Gags plutôt réussis, du Lagaffe pur sucre.

Gaston demeure dans la même temporalité, mais trouve quelques inventions de génie qui m’ont fait sourire : le G-Phone, qui se transforme en Aïe-Phone, le tandem à assistance électrique…

Gaston, dans une salle de fitness, un vrai plaisir !.. A découvrir.

Idem pour le psy où tous les collègues de travail de Gaston cherchent le réconfort et l’apaisement.

Le dessin est parfaitement maîtrisé, fidèle (comme le scénario) à l’esprit Franquin. Planches aux couleurs vives, personnages et expressions très travaillés. Un régal de graphisme !

Un excellent moment de lecture, de sourires et de rires.

dimanche 3 décembre 2023

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Un polar bien ficelé et classique (1981) comme savait  si bien le faire Catherine Arley.

Un huit clos. Deux couples.

- Agnès et Michel, amour et conflits permanents.

- Le frère de Michel, Boris, et sa femme Célia. Lui est un peintre reconnu, Célia le seconde du mieux qu’elle peut, comme une ombre dévouée.

Agnès disparait après une énième dispute avec Michel. Il  l’a virée de sa voiture en pleine nuit, dans la forêt de Villers- Cotterêts.

Au matin, une femme est retrouvée morte, assassinée à l’endroit de la disparition d’Agnès…

Michel est le coupable idéal. Également aux yeux de son frère Boris, décidé à tout pour protéger « le petit frère ».

Un polar au scénario très maitrisé, qui présente une analyse psychologique très fine de chacun des protagonistes.

Interrogation en 1981, sur la place des femmes dans le couple, sur le rôle de chacun. Agnès refuse, se révolte contre la position de la femme aimante, dévouée et douce envers son mari. Tandis que Michel ne comprend absolument pas : « Tu es comme les autres, tu as bien appris ton vocabulaire : les inhibitions, les phantasmes, la libido, les frustrations, les blocages, rien que des revendications.(…) On est des hommes, pas Zorro ou Tarzan ou Superman.(…) Si vous étiez un peu plus douces tendres, on serait peut-être plus aimants. »

 J’ai beaucoup aimé cette scène intense, dialogue de sourds entre Boris et Célia. Elle  tente en vain de faire comprendre à son mari qu’elle vit dans son ombre, qu’elle n’a pas de vie propre. « Il faut qu’on sache que j’ai été vivante, même 5 minutes, avant qu’on m’enterre. »

Une autre question essentielle sous-tend le roman d’un bout à l’autre : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour soutenir ceux qu’on aime ?

Un excellent moment de lecture. 😀

 

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On connaissait « Milou en Mai » le film de Louis Malle tourné en 1990, maintenant, on peut parler de « Serge en Juillet » !

 

Serge, nous allons apprendre à le connaître en confrontant les témoignages, affections et inimitiés des quelques personnes présentes à son enterrement.

D’abord, il ne s’appelle pas Serge, mais Gérard, conséquence d’une bévue, boulette ou amnésie alcoolique de son père lors de la déclaration de naissance en Mairie. Est-ce le signe d’un malentendu perpétuel qui poursuivra Serge toute sa vie ? Peut-être. A chacun de se faire son opinion en écoutant sa mère Gilberte, sa sœur Brigitte et son mari Bernard, Garance sa nièce ou Arlette sa compagne ou encore Dédé son ami handicapé.

 

Vient se greffer à ce « drame familial », les réflexions d’un maître de cérémonie dépressif, de son jeune assistant au début d’une histoire d’amour et d’un curé par intérim, trop séduisant semble-t-il pour exercer cette fonction.

 

Les enterrements sont souvent des catalyseurs et des révélateurs de nos vrais sentiments. Les plus beaux et les plus vils instincts se développent sans retenue autour du cercueil. Mais c’est également le reflet de notre société qui pointe le bout de son linceul. On trouve tout cela dans ce livre de deux cents pages.

 

D’une écriture facile à lire, Stéphane Carlier, à travers ce roman choral, nous livre un instantané de notre société où les problèmes actuels influent sur le comportement de chaque individu. Et même si quelquefois la ficelle est un (petit) peu grosse, la légèreté qui émane de ce récit nous apporte du plaisir et on suit sans rechigner, ce corbillard.

 

On sourit beaucoup et même on rit (parfois jaune) au fil de ses pages réjouissantes. Et comme pour le film de Louis Malle, on gardera en souvenir cet Enterrement de Serge, sans regrets éternels…

 

A découvrir pour passer un bon moment.


 

Merci à Gérard G pour cette excellente chronique.

Lu dans le cadre du Grand Prix des Lecteurs 2024 Pocket.

Merci aux éditions Pocket de mettre en valeur ce roman de 2021. 

 

 

vendredi 1 décembre 2023

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Originalité, réflexion et humour.

 Une couverture surprenante, déjantée. Immédiatement, elle donne le ton.

Les statues sont nues bien sûr, mais les hommes  le sont également. Cela sur un fond rosâtre et gris, plutôt désuet. Étonnant…   

Quand je feuillette, je suis frappée par la liberté du dessin : l’absence de cases, les traits esquissés, les dominantes roses, grises et bleues.

Premières pages : Le Louvre – les visiteurs masculins doivent se déshabiller entièrement… Et uniquement les hommes… Effet de surprise réussi, la curiosité prend le relais.

Une classe en visite, trois lycéens se permettent des gestes et des propos déplacés envers les nus féminins. Comme par hasard, ils s’appellent Dovadeau

(allusion à Davodeau ?), Berberion ( Berberian ?) et Burieux (Durieux ?)… 

 

Toujours le sourire, mais on sent que le propos est grave : la question du corps de la femme, exposé et soumis aux regards et aux dérapages.

C’en est trop pour les statues qui se révoltent. Car en l’absence du public, elles échangent entre elles. Térésa, la femme de ménage, les chouchoutent depuis plus de 30 ans. Elle les connait, dialogue avec elles, les dispute quelquefois, surtout les nus masculins, bien misogynes : « Vous ramenez tout à votre kiki rikiki »

 

Elle comprend aussitôt la gravité de la situation et tente d’alerter la Direction.

Une drôle de direction !  Les jumeaux Darlin, le frère et la sœur, Charles et Charline. C’est la famille « nez pointu ». Ils changent les rôles quand c’est nécessaire, car l’une sait bien communiquer, l’autre sait bien commander.

Ils virent Térésa mais s’aperçoivent le lendemain que les statues sont devenues transparentes, les personnages féminins et nus des tableaux, également… 

Que faire ?

Comment dissimuler ce « grand incident », comment le résoudre ?

Scenario très original et bien mené.

 

Les personnages sont bien campés et crédibles, même s’ils sont caricaturaux. pour bien faire passer le message. Cela convient parfaitement à la tonalité du récit.

Une mention spéciale pour Térésa, personnage à la fois direct et tendre.

Paradoxalement, c’est celle qui est le plus à l’écoute des sculptures.

 

Le graphisme est surprenant,  l’absence de cases, significatif de la fantaisie du récit : cela peut déborder de tous les côtés, à n’importe quel moment.

Le trait est esquissé en quelques coups de crayon, il met surtout en valeur l’expression du personnage. Les décors du Louvre, des rues de Paris, des troquets sont eux aussi, esquissés, mais en même excessivement justes. La reconnaissance est immédiate.

Ce que j’ai trouvé le plus intéressant, c’est le contraste entre les vivants et les statues : tous les protagonistes sont moches, et les statues sont belles et davantage valorisées par les traits bleus.

 

Une alchimie  très réussie d’humour, de poésie, de fantaisie et de sérieux. Quels regards sur le corps des femmes, à travers les statues exposées ?

C’est aussi une réflexion à propos de l’art : pourquoi les femmes représentées le sont souvent nues, offertes, soumises ?

Zelba y répond en partie via Charline : « le grand incident nous a permis de remédier à cela, d’aborder la nudité autrement, renverser les schémas connus. »

 

Une réussite !

 

Roman graphique savouré dans le cadre du Jury Fnac / France inter.