mardi 18 octobre 2022

                                                                          💙💙💙 



La condition des femmes au Japon au 20ème siècle à travers 5 générations.

Le récit est surtout centré sur Hana et sa fille Fumio, mais on comprend mieux son évolution avec  les premières pages où figure la grand-mère d’Hana ( Toyono ) et, dans les dernières pages, sa petite fille ( Hanako).

Une construction puissante et subtile des contrastes, tant pour les personnages que les symboles : Hana intelligente, instruite, et en même temps, silencieuse, soumise et dévouée à son mari, à sa famille. L’acceptation et le respect des traditions pour la mère, la rébellion et l’incarnation de l’indépendance et de la modernité pour la fille.

Un récit tout en douceur, qui saisit pourtant admirablement les oppositions et le fil du temps : les deuils, la seconde guerre mondiale, la condition féminine, la force des traditions.

Le trait de Cyril Bonin est maitrisé et accompagne harmonieusement l’histoire : les couleurs pastel suggèrent la mélancolie et la douceur,  les traits expressifs des personnages illustrent la tristesse, les questions et les tempéraments contrariés.

 

 

lundi 17 octobre 2022

                                                                  💙💙💙💙 




Un roman d’ambiance. Se laisser porter par le charme des mots, la singularité des personnages, sans chercher l’intrigue ou le suspens car sinon on décroche très vite.

Dans le Massif Central, la rencontre de deux septuagénaires : Ada, une galloise installée en France depuis une quarantaine d’années et Graff, un ancien funambule tzigane, qui doit laisser partir la troupe en tournée car il se blesse. Ada est restée en France, après le décès de son mari, car elle espère toujours le retour de sa fille, Becca, embrigadée dans une secte d’illuminée, appelée « les Simples ».

Cela pourrait être le roman très classique de deux « vieux », que tout paraît opposer qui se rencontrent et s’aiment, c’est bien plus que cela : deux caractères entiers et sincères, secrets, singuliers et qui se fichent du quand dira t’on.

Deux personnages en attente de plus grand-chose et qui se remettent à vivre, à espérer. Un bel hymne à l’amour aussi, à la bienveillance, à la tolérance.

La nature est toujours infiniment proche, un personnage à part entière. Elle se fait entendre à qui veut bien l’écouter : « Ferme les yeux, Becca, écoute les pieds des nuages danser sur le toit. Ecoute la pluie… ou la neige… ou la grêle…. Qu’est ce que tu entends ? »

Une nature sublimée par la poésie et la grâce.

Une belle écriture : « le passé était un pays étranger, une saison lointaine qu’il fallait ignorer. Elle n’a su lui léguer que la magie des orties et la musique de la pluie. » Dans les premières pages du roman, je suis restée scotchée par le charme de l’écriture et j’ai bien fait.

Roman sensible, délicat, tout en nuances. Poésie, finesse, tolérance et résilience incarnée par ces deux personnages. Triste et lumineux à la fois, plein d’espoir.

Je remercie « lecteurs.com » et les Editions Liana Lévi (que j’apprécie pour le choix exigeant de ses auteurs) de m’avoir permis de découvrir Dany Héricourt.

 

 

mardi 6 septembre 2022

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Quand je pense qu’adolescente, j’idolâtrais Charles Baudelaire, l’homme et la poésie.…  Je le   percevais comme un poète romantique maudit et passais complètement à côté de certains de ses poèmes.

Merci à Jean Teulé pour cet excellent roman biographique sur la vie de Baudelaire, mais aussi – et c’est toute la force de cet ouvrage – sur son œuvre.

Charles Baudelaire est un petit garçon amoureux de sa mère et il perd tout quand elle se remarie. « Un intrus a pris sa place. (…) le second mariage de sa mère impose au petit garçon sensible, la pire des épreuves. Un chaos roule en son intelligence. Il lui semble qu’il reçoit un coup de pioche dans l’estomac. »

Cette blessure demeurera toujours béante.

Sa courte vie durant, il recherchera sans cesse la provocation, la rébellion, la recherche du plaisir et de la débauche sans contrainte ni tabou d’aucune sorte.

Baudelaire est profondément misogyne et perçoit toutes les femmes – y compris sa mère – comme des gaupes (des prostituées). A propos de Georges Sand, il écrira : « Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde. Que quelques-uns aient pu s’amouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de ce siècle. »

Pour mieux comprendre son œuvre, il suffit de citer Delacroix quand il dit à Baudelaire ( et c’est la clef d’accès à toute son œuvre ) : « Dans la trame de ce que vous rimez, vous mêlez des fils de soie et d’or à des fils de chanvre rudes et forts comme en ces étoffes d’Orient à la fois splendides et grossières, où les plus délicats ornements courent avec de charmants caprices sur un poil de chameau  ou sur une toile âpre au toucher comme la voile d’une barque. »

La charogne enchâssée de fils d’or et de perles…

Baudelaire est également très lucide quant à la construction de ses poèmes : « la recherche de la perfection de la forme et de la violence du propos m’aura coûté vingt années de soirs malsains et de nuits fiévreuses. »

Dans cette quête exigeante, il perdra la santé et la vie.

Deux bémols : 

- Teulé fait quelquefois parler Baudelaire de façon trop moderne. Par exemple, je ne suis pas sûre que l’expression « j’me casse » (page 50) soit connue et utilisée au 19ème siècle. Idem pour le « cocktail dinatoire » qu’organise la mère de Baudelaire…

- Les commentaires personnels et fréquents de Jean Teulé à propos de l’action qu’il raconte, n’apportent rien. Au contraire, ils font sortir le lecteur du contexte.

Exemple, le beau-père parle de Charles : « Encore un simulacre destiné à ajouter une ligne romantique à sa légende ! commente le beau-père en tenue de général (décidément, il ne cesse de monter en grade celui-là). »

Hormis ces deux remarques, ce livre a le mérite de rattacher sans cesse l’œuvre à sa personnalité et sa vie. Un éclairage très bien documenté  sur l’auteur des Fleurs du mal.

Désormais, j’apprécie davantage ses poèmes, son génie, la perfection de certains vers, tout en restant bien lucide sur le personnage.

 

 

                                                                          💙💙💙💙 



Prudes et Tartuffes, s’abstenir ! Car il s’agit d’une BD en mode Rabelais !... Ou plus précisément, d’une tragi-comédie en quatre actes. Un peu surprenant au départ, et puis les auteurs embarquent le lecteur pour un récit plein d’humour.

Le comte de Dardille est impuissant et ne peut satisfaire sa femme. Celle-ci convoque donc le « Congrès » pour le constater et annuler leur mariage. Le comte appelle à l’aide, son ami,  le Marquis, pour le stimuler là où il y a besoin, car il aime sa femme Amélie.

« Le CONGRES, c’est bien cette épreuve sous l’œil de Dieu où vous devez prouver votre adresse à contenter bibliquement votre aimée ? »

Il faut savoir que le Congrès a bel et bien existé au 17ème siècle et l’histoire part d’un fait authentique : les déboires du marquis de Langey, accusé par sa femme d’impuissance.

Le récit, sous forme de road-movie,  est très simple : trouver LA solution efficace et radicale pour satisfaire la Comtesse.  Il serait long et fastidieux sans le ton lucide et cocasse, et surtout sans les vers, qui accompagnent le récit et apportent beaucoup de gaité et fluidité au texte. Surprenant et très agréable, cette musique…

Exemple : « Alors, en fait, c’est assez simple, rien de bien compliqué !

Madame s’est vite aperçue que pour les choses du sommier,

Monsieur n’était pas un canonnier !

Ni même un fantassin, à part un troupier ! »

Les dessins sont simples également, caricaturaux mais tellement expressifs qu’on oublie immédiatement le trait un peu forcé. J’ai adoré les dessins des villes traversées par nos deux héros. Ils sont saisissants de réalité et fourmillent de détails.

Un thème et un traitement inhabituels, très réussis !

Je remercie Babélio et les Editions Delcourt de m’avoir permis de découvrir cette BD atypique et truculente.  

lundi 22 août 2022

                                                                       💙💙💙💙💙


 

Un vrai coup de cœur pour ce docu intelligent, proche de la réalité et bien documenté.

1879 – 1934 - Il s’agit de la vie de Knud Rasmussen ( Kununguag ) , moitié danois, moitié inuit. Il a vécu toute sa petite enfance au Groenland, passionné par les histoires des Inuits et amoureux de la nature.

Il reviendra au Danemark pour ses études mais repartira toute sa vie durant au Groenland pour des expéditions fréquentes et régulières.  Ses objectifs : une meilleure connaissance géographique (le nord et l’est du Groenland sont quasiment inconnus), historique, culturelle et ethnographique.

A l’époque, les expéditions sont surtout effectuées en bateau, lui part en traineau avec toute une équipe de savants et d’Inuits. Ces derniers ont toujours été associés à ses équipées.  

Un passionné du Groenland, un amoureux de la culture inuite, un organisateur né et un excellent écrivain-reporter. Cela ne l’empêche pas de constater la violence de la population, d’essayer de la combattre tout en expliquant que les conditions de vie sont tellement rudes que les mœurs le sont aussi.

Knud a écrit : « Rarement des hommes, dont le cœur avait été préservé par la nature, avaient commis des actes d’une telle brutalité. Jamais la désolation, l’isolement et le marasme spirituel n’avaient forcé des personnes aussi bonnes à commettre des actes de brutalité plus insensés. »

Son rôle sera essentiel lors du contentieux entre la Norvège et le Danemark à propos de la colonisation du Groenland. Les observations rapportées, l’expertise et surtout, l’extrême attention porté aux esquimaux par Knud  et le Danemark permettront de légitimer la position des danois au Groenland. « Il fit ainsi du musée national de Copenhague, le premier centre mondial de connaissance de la culture inuite. » 

Toujours, il a mis en avant la responsabilisation des Inuits : « il mit tout en œuvre pour qu’ils puissent prendre en main leur destin, via l’autogestion par exemple. Il plaça les Inuits sur la carte de l’Humanité et fit en sorte qu’ils fussent respectés et considérés comme il se devait. Au final, c’est peut-être sa plus belle réussite. »

Rémi Paolozzi analyse aussi la personnalité de Knud : un hyperactif : « Knud avait la bougeotte et restait fidèle à sa devise, celui qui se repose, rouille. » 😀 Il n’occulte pas non plus le caractère égoïste de Knud, tout entier tourné vers les Inuits et peu soucieux de sa famille.

Je me suis baladée dans le froid du Groenland pendant toute la période de sécheresse et surtout j’ai appris et compris plein de choses.

Ce docu vous fait aimer et vous intéresser au Groenland. 

Félicitations à l’auteur car le récit des expéditions auraient pu être fastidieuses. Il n’en est rien. La vie bien relatée d’un passionné qui passionne ses lecteurs !

On ressort de cet essai, plus ouvert et plus curieux.

Merci à « lecteurs.com » et aux éditions « Le mot et le reste » de m’avoir permis de découvrir cet histoire et ce territoire.

 

vendredi 22 juillet 2022

                                                                    💙💙💙💙💙


 

Un « road-moovie » passionnant et humoristique avec 4 personnages improbables :  Un scribe grassouillet et amoureux des livres, Tarid, une esclave et copiste érudite, Lubna, un looser, voleur, menteur raté, Marwan et une mule rétive mais bien ( ou trop) chargée.  Ils fuient Cordoue pour mettre les ouvrages des savants à l’abri de l’autodafé organisé par le futur Al-Mansour.

Le ton est drôle, l’action rapide. Il n’empêche que de nombreux thèmes intemporels sont traités :

- La volonté d’ouverture d’esprit sur toutes les formes de pensées, toutes les formes de religion, comme le représentait Cordoue du Xème siècle.

- L’importance de l’éducation pour un maximum d’individus et de la transmission du savoir aux générations suivantes.

- Les ressorts du pouvoir : Al-Mansour surfe (comme on dirait aujourd’hui) sur la volonté d’intégrisme de certains, sur la détention du savoir par un nombre limité de personnes, pour rejeter les autres formes de pensée et justifier la guerre. Le message de paix de l’Islam de Cordoue est alors détourné à son profit. Comme l’indiquent très simplement les planches des pages 90 et 91.

La citation réelle du prophète Mahomet (« L’encre de l’élève est plus utile que le sang du martyr ») est alors transformée pour les besoins de la guerre contre les « mécréants » :   «  Ce n’est pas en trempant son calame (la plume) dans l’encre que l’on sert Dieu. C’est en trempant sa lame dans le sang des infidèles. »

 

Le suspens se glisse également dans l’humour : pourquoi la mule cherche t’elle autant à prendre uniquement le traité de mathématiques d’Al-Khuwarizmi ? Elle veut apprendre à lire et compter, elle aussi ?

Le graphisme accompagne harmonieusement le récit. Les personnages sont bien typés et très expressifs, les couleurs de fond varient selon l’intensité du récit. Les passages historiques sont encadrés d’un liseré et les souvenirs d’enfance du scribe Tarid suggèrent immédiatement le cauchemar avec le fond bleu et les ombres grimaçantes.

Certaines planches ne comportent aucun texte, et ce n’est pas utile. Comme les pages 98 / 99 – pages 188 / 189 où les expressions de la mule sont particulièrement réussies.

Très beau travail de graphisme.

Cordoue au Xème siècle : un Islam éclairé, critique, ouvert. Un Islam de paix et de liberté de pensée.  Rien que pour cette raison, il faut découvrir et savourer « La bibliomule de Cordoue ».

Les dernières pages de l’ouvrage sont consacrées aux autodafés durant l’histoire. Instructif et édifiant car on a tendance à se rappeler surtout ceux de Hitler, de Daesch. Mais ils ont existé tout au long de l’histoire, et dans de nombreux pays.

Une BD qui parle du 10ème siècle mais dont les thèmes sont toujours très actuels.

Bravo au binôme Lupano – Chemineau ! J’ai adoré !


mardi 12 juillet 2022

                                                              💙💙💙💙

Bisounours, s’abstenir…

Un huit clos en pleine nature (les rivages de l’Alaska) entre le père et son fils de 13 ans, Roy.

Les parents sont divorcés depuis plusieurs années, Roy vit avec sa mère et sa sœur. Il  accepte l’invitation de son père : vivre tous les deux, sur une île de l’Alaska, pendant une année.

Le lecteur s’aperçoit très vite que le père est fragile mentalement, souvent incohérent.  La dégringolade s’accentue inexorablement devant les difficultés, l’incompréhension entre le père et le fils, jusqu’au moment où Roy meurt.

Et la descente aux enfers se poursuit, d’un abime de noirceurs à un autre.

 

Le portrait du père (que je ne suis  pas arrivée à qualifier psychiquement tellement il est déglingué) est superbe. On sait déjà où le déni, la lâcheté, l’apitoiement continuel sur lui-même vont l’emmener.  Le père inspire un sentiment d’horreur comme j’en ai rarement éprouvé en lisant un bouquin.

L’évocation de la nature est particulièrement réussie et elle ne donne pas trop envie d’y passer des vacances.

Un regret. Le  déséquilibre dans l’analyse psychologique des personnages : complète, fouillée, tendue pour le père et quasiment absente pour son fils.

J’ai rarement lu un bouquin aussi noir.   Pour les amateurs uniquement.

J’avais lu « Goat Mountain » du même auteur et j’avais adoré. Même perfection dans l’évocation de la nature (sans doute le personnage central) et crédibilité des trois personnages (encore masculins) particulièrement bien campés.