dimanche 26 mars 2023

                                                                       💙💙💙💙


 

L’histoire d’Émilie Geoly, mal dans sa peau. C’est tout de suite perceptible dans ses propos, ses expressions et sa façon de s’habiller. « Comme une vieille, les vêtements d’une Mary Poppins  qui serait vidée de toute gaité, de toute légèreté.

Son entourage ne l’aide pas vraiment, une amie fofolle et égocentrée, une autre amie, négative et également égocentrée, un compagnon uniquement intéressé par la télé et le sport, des parents et une sœur « parfaite », sans cesse en train de la juger.

Emilie, instit, met des bonnets d’âne aux mauvais élèves et son collègue, amoureux d'elle et hypocondriaque, le « professeur Gougueul » lui conseille donc d’aller « voir quelqu’un », c'est-à-dire, un psy…

Car il a diagnostiqué sur son Smartphone, le trouble dont souffre Émilie :

« Le syndrome de T.A.G. Le TAG est un état d’anxiété permanente qui dure depuis au moins 6 mois et n’est lié à aucune situation en particulier. C’est une inquiétude excessive de tous les moments de la vie quotidienne : professionnelle, familiale, affective et sociale ».

En quelques pages, les personnages sont campés, crédibles et l’ambiance parfaitement reconstituée. La psy rencontrée est tout sauf bienveillante. Elle est cassante, sèche, odieuse.

J’ai adoré ce mélange de gravité (le mal être d’Émilie est bien réel) et l’humour présent dans chacune des pages. Tant dans les dialogues que dans le graphisme. Un dessin dépouillé qui insiste sur les expressions, une colorisation des planches qui accompagne admirablement la tonalité du récit.

Petit cadeau : « Professeur Gougueul », (le collègue) explique sur un paper-board les différentes phases d’une analyse. En général, cela représente une ou deux pages. C’est bien fait, pédagogue, sans simplisme grossier.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette histoire, à sourire sur les dessins.

Une jolie réussite.

samedi 25 mars 2023

                                                                 💙💙💙


 

Ce récit, autobiographie ou fiction, évoque la transmission des histoires familiales. Les enfants les entendent dès leur plus tendre enfance, ne les remettent pas en question et les transmettent ainsi, à leurs propres enfants.

Vérités, dissimulations ou mensonges transmis dans le marbre de l’histoire de chaque famille.

C’est le cas de l’arrière grand-mère de la narratrice, Anne Décimus : elle est morte de chagrin, au décès de son mari. Le concept de « cœur brisé » prend alors tout son sens, se charge de gravité et de compassion pour les descendants.

Sauf que… l’auteure va découvrir qu’Anne est décédée quarante plus tard…

Il est d’autant plus important de connaître enfin la vérité, que la santé de la grand-mère est chancelante, et surtout, qu’elle a vécu la plus grande partie de son enfance dans un orphelinat, puisque à priori, elle avait perdu ses parents.

Savait-elle que sa mère était encore en vie ?

Avec beaucoup de difficultés, l’auteur enquête et comprend que l’aïeule a été internée…

Deux thèmes m’ont intéressée dans ce récit, que Stéphanie Dupays a particulièrement bien mis en valeur

- L’historique de nos ancêtres, les parties grises ou noires qu’on a voulu cacher à un moment ou à un autre, marquent nos personnalités, nos éducations, nos parcours de vie. Il suscite ( l’historique ) la volonté de vérité pour certains, la volonté d’oubli ou de déni pour d’autres.

C’est parfaitement bien exprimé par les parents de l’auteure :

« Ma mère dit : « de l’eau a coulé sous les ponts »

Mon père dit : « c’était une autre époque, les gens se posaient moins de questions que maintenant. »

On a entendu aussi cette réponse à propos du harcèlement sexuel et d’incestes : « c’était une autre époque. » Une façon comme une autre de dire, « c’est normal. »

- L’environnement psychiatrique de l’époque, au début du vingtième siècle. Le terme de « folie » englobait souvent des pathologies bien différentes, et surtout des traitements inappropriés. Prison ou soins ?

C’est très factuel mais évoqué avec beaucoup de pudeur et de sensibilité.

J’ai regretté de ne pas entrer davantage dans l’écriture de Stéphanie Dupays, que j’ai trouvée un peu pompeuse, ou « surjouée », par moments. Opinion tout à fait subjective…😊

Lu dans le cadre du prix Orange 2023.

Je remercie la Fondation Orange et les éditions de l’Olivier de m’avoir permis de découvrir ce roman intéressant. 

 

 

mercredi 22 mars 2023

                                                                    💙💙💙💙💙 



« Ma petite fille s’est perdue hier soir, un ouvrier l’a trouvée ce matin, nous rentrons chez nous, fin de l’histoire. Pourtant, j’en suis sûre, je n’ai pas retrouvé ma fille. Et cette possibilité m’attire et m’effraie. »

La disparition – très momentanée – de la petite Nina est un cataclysme pour sa mère, Emma. De plus en plus, elle est persuadée qu’il ne s’agit pas de sa fille, que c’est une autre qui la remplace. « L’autre ».

« Oui, j’ai la conviction déroutante que cette petite fille revenue qui se fait passer pour ma fille est une fausse qui se fait passer pour Nina. Autrement dit, nous vivons avec sa copie. »

On comprend très vite que la mère est malade. Elle fait tout pour prouver que c’est une autre petite fille qui a pris la place de la sienne. Elle est agressive et  méchante envers l’enfant.

C’est un roman puissant car l’auteure a particulièrement bien maîtrisé son sujet : la dégringolade inexorable d’Emma, le père écartelé entre sa femme et sa fille, qui ne peut imaginer que sa femme divague. Et surtout l’attitude d’une petite fille en souffrance qui fait tout pour récupérer l’amour de sa maman. Jusqu’à l’accompagner dans son délire de recherche, tous azimuts,  de « sa vraie fille ».

Un récit court et dense où le suspens accompagne le lecteur jusqu’au mot fin.

Une histoire qui reprend les symptômes d’une maladie réelle. Une maladie rare, le syndrome de Capgras, « l’illusion des sosies ».

Les personnages bien campés, particulièrement crédibles, demeurent encore dans ma tête, une fois le livre fermé.

Le signe d’un très bon roman.

Livre lu dans le cadre du prix Orange 2023.

Je remercie la Fondation Orange et les Éditions verticales de m’avoir permis de découvrir cette auteure.

 

 

dimanche 19 mars 2023

                                                                    💙💙💙 



« Elle revint vers le lit, prépara les ampoules de morphine, puis se saisit délicatement du bras, flasque et décharné. Très lentement, d’un geste sûr, elle injecta le produit. Marc ne clignait pas des yeux, il était stupéfait de la scène dont il était témoin. Victoire démontrait tant d’assurance. Ils étaient en train de. En train de. »

L’auteure nous embarque immédiatement dans l’histoire de Victoire, infirmière à Marie-Galante. On comprend qu’en présence de Marc, elle a injecté une dose qu’elle pense fatale à un vieil homme, Éloi,  qu’elle aime comme son père.

Ce livre est une réflexion intéressante sur l'euthanasie, sur le sens de la vie, de la mort. Une frontière très ténue, impalpable entre les deux.

Malgré quelques longueurs consacrées aux souvenirs de Victoire avec son père, l’auteure a l’immense mérite d’aborder de façon très juste, un sujet difficile.

Prix lu dans le cadre du prix Orange 2023.

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C’est toujours très ennuyeux lorsqu’un grain de sable vient contrarier une randonnée en amoureux.

Surtout au fin fond du désert !

 

C’est ce qui arrive à la narratrice dans les années 1980. Avec Pierre son compagnon plus vieux d’une vingtaine d’année,  et Amastan leur guide marocain quand ils décident de randonner « hors piste » dans le Sahara. Une stupide panne de voiture les immobilise près d’une grotte connue pour ses peintures rupestres située à l’écart des routes ordinairement usitées.

Elle pense alors mourir.

 

Pour tromper son ennui, occulter l’idée de la mort,  elle décide de noter sur des carnets, ce qu’elle voit, ses souvenirs d’enfance et surtout, les tenants et aboutissants de sa relation avec Pierre, tout en faisant un parallèle avec le roman « Lord Jim de Joseph Conrad ».

C’est la première fois qu’elle se retrouve face à la mort : « Mais la mort n’a pas traversé ma route : personne autour de moi n’a disparu, aucun de mes proches. Aujourd’hui, je me dis qu’au moins j’aurai eu la chance de n’avoir pas enduré cette douleur-là, puisqu’il est pratiquement certain que je serai moi-même la première morte de ma vie. »

 

Mais faire le point sur une relation amoureuse dont les règles n’ont été établies que par une seule des deux personnes, peut vite déboucher sur une impasse, sur un désert sentimental.

 

Ce roman souhaite nous emmener dans le désert, sa chaleur, ses rites, sa faune, avec un bon nombre de références (Théodore Monod, Henri Lhote). Il foisonne de termes touaregs avec un index lexical à la fin de l’ouvrage.

 

D’une écriture fluide, ce roman se lit facilement mais a du mal à faire entrer le lecteur dans ce silence, cette lenteur, ces moments d’immobilisme thermique comme seul le désert peut nous offrir, pour les personnes qui ont eu la chance de pouvoir faire un séjour dans les sables du Sahara.

 

En résumé, un excellent livre de découverte pour avoir une première approche du désert.

 

Chronique établie par Gérard G

Livre lu dans le cadre du prix Orange 2023

dimanche 12 mars 2023

                                                                       💙💙💙


 

Lucie est une adolescente de 16 ans, enceinte et qui décide d’avorter. Sa mère Julia l’accompagne et se fait aider par son amie de toujours, Rose.

De façon un peu simpliste, on pourrait dire qu’il s’agit encore d’un roman de « nanas » écrit par une nana…

C’est cela, mais beaucoup plus : une véritable réflexion sur la maternité, l’avortement, la place des hommes dans ce processus.

C’est aussi le sens de la maternité, être mère quand les enfants grandissent, et vous échappent. Ne plus se sentir utile, quand tout le sens de la vie est centré sur les enfants.

Un ton très naturel, qui donne de la vivacité au récit. De la gravité, de l’émotion à certains passages, de l’humour à d’autres.

« C’est le seul sujet de discussion que je lui connaissais. Lorsque nous croisions quelqu’un, elle expédiait sa partie et sautait à la suivante : les enfants. Personne ne trouvait cela étrange, c’est ce que font la plupart des gens qui n’ont rien à se dire mais cherchent à se parler. »

Un roman juste qui aurait mérité un travail plus en profondeur. Mais il est facile à lire et pose les bonnes questions.

Lu dans le cadre du prix Orange 2023.

Je remercie la Fondation Orange et les Éditions Équateurs de m’avoir permis de découvrir cette auteure.

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Un sujet banal, transformé au fil des pages, en….

Une histoire d’amour difficile, sur fond de montagne.

Rémy est moniteur de ski et guide en haute montagne. « Beau gosse », il a l’habitude des conquêtes trop faciles, souvent plus âgées que lui, dont il a presque honte.

 « Il faut dire que,  le plus souvent, dans son métier de gigolo des neiges, il était lui-même jaugé et jugé. »

Il s’éprend d’une cliente de son âge, Laure, distante, plutôt mystérieuse, issue à priori, d’un milieu aisé, qu’il initie à l’escalade. Et ils deviennent très vite amants passionnés.

Laure travaille à Paris et revient régulièrement faire des courses avec lui en montagne. Il ne vit plus que pour ces instants passés ensemble. Il la rejoint à Paris et finalement ne quitte plus l’appartement parisien, jusqu’au moment où elle le fiche à la porte. Peu de temps après, elle a un très grave accident de voiture.

Au fur et mesure du récit, il se densifie.

On le sait tous, on n’est pas très lucide quand on est amoureux. Ce thème porté par la plume de l’auteur prend tout son sens, agit comme un véritable miroir, avec une analyse particulièrement fine et sensible.

Que sommes-nous finalement ? Qu’est ce qui nous définit réellement ? Notre travail, notre famille, nos regrets ?  N’est-ce pas la nature qui nous donne toute notre humanité ?

Ce roman incarne aussi une remise en question des personnages, une vraie et belle recherche d’identité.

J’aime passionnément la nature et j’ai été particulièrement sensible aux pages de Jean-Christophe Ruffin sur la montagne. Pas une montagne de carte postale, ni d’amoureux béats, ni de techniciens du ski ou de l’escalade. La montagne de ceux qui la connaissent, la respectent, en connaissent les risques, et ne peuvent vivre sans.

Et cela, les deux protagonistes, dans la recherche de l’essentiel vont le comprendre : « Laure avait cru longtemps qu’en montagne, l’être humain cherche la victoire. Elle comprenait désormais qu’il y était plutôt en quête de son humanité. En montagne, il n’y a pas d’absolu qui ne soit construit sur l’évidence de l’éphémère, pas de conquête qui n’ait en même temps fait éprouver des limites, pas de bonheur qui ne trouve son relief dans la souffrance et dans la mort. »

J’ai beaucoup aimé les passages sur la nature de la roche escaladée, elle s’imposait sous mes yeux, mais également sous mes doigts. Notamment sur le granit, où dans ma région, on dit qu’il  « tintille ».

« Laure eut l’occasion de découvrir une nouvelle saveur du rocher : celle du granit, avec ses failles régulières, ses dalles lisses, sa surface immarcescible. Selon l’éclairage et le moral du grimpeur, le granit est tantôt d’une matière scintillante, pleine de gaité, colorée, d’un brun fauve, native, inviolée, sans trace de lichen ni d’usure humaine ; tantôt, quand le temps se gâte, il devient la sombre matière des tombes, mouchetée de noir et de gris, hostile à l’homme et semblant désirer sa mort, pour l’envelopper dans son éternité triomphante. »

La plume est percutante, simple et surtout très juste. Quelquefois, les descriptions sont longues chez certains auteurs. Chez Jean-Christophe Ruffin, elles sont utiles et surtout très évocatrices.

Magie de l’écriture. Qui transforme un sujet banal en un traitement intemporel.

J’ai compris avec ce livre la différence entre un auteur et un écrivain. Jean-Christophe Ruffin fait partie de ces derniers.

Respect et admiration du travail. Plaisir et richesse de la lecture.💙