dimanche 18 août 2024

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Un roman tendre, émouvant, souvent drôle, à hauteur d’enfant.

 1967 – Jacob, un enfant juif de 8 ans, raconte son quotidien au Maroc, à Safi, le pays de la sardine et de la poterie. La famille, l’école et surtout son ami musulman, Brahim. Une belle et forte amitié.

Les habitants vivent en harmonie les uns avec les autres, juifs et musulmans, jusqu’à la Guerre des 6 jours, où le Maroc propage une campagne de presse anti israélienne et antisémite. Les juifs ne se sentent plus en sécurité au Maroc et commencent à s’exiler. Que va-t-il advenir de l’amitié des deux garçons ?

C’est un véritable déchirement pour Jacob, dont la famille s’expatrie en France.

📌 Karen Merran s’est inspirée de son histoire personnelle. « Moi, qui ai hérité de ces souvenirs, je suis née à Paris. Je fais partie de la génération suivante, celle qui n’a pas vécu à Safi, celle qui a seulement connu le « Maroc importé de France » dans les plats et les traditions. Je fais partie de cette génération à qui on a répété que les juifs et les musulmans ne s’entendent pas »  

« Quand j’ai commencé à écrire, la grande question qui m’intéressait par-dessus tout, c’était de savoir si les juifs et les musulmans entretenaient de bonnes relations. J’avais envie que la réponse soit simple, alors j’ai décidé de raconter cette histoire à travers les yeux d’un enfant juif de 8 ans, dont le meilleur ami est musulman. Il aime sa vie au Maroc et ne comprend pas comment un conflit en Israël, à des milliers de kilomètres de chez lui, peut engendrer des tensions entre ces deux communautés. »

📌C’est une vraie gageure de faire parler naturellement un enfant. Pourtant, c’est parfaitement réussi ! C’est la naïveté, le regard, mais aussi les émotions brutes de Jacob qui touchent et souvent, nous font comprendre l’essentiel.

L’universalisme de l’enfance. La différence entre les populations est acceptée spontanément par les enfants. Cela fait partie du quotidien et au contraire, c’est rigolo de profiter des plats et traditions qu’on ne connait pas à la maison, et cela rassemble aussi les parents.  

C’est facile et naturel sauf quand les éléments extérieurs, les médias commencent à diviser les populations.

La force de la peur, qui provoque les agressions, les rejets, et pousse des populations à s’enfuir.

Les différences de mentalités : la convivialité juive et musulmane et la froideur française. La dureté et le mépris des enseignants envers les élèves différents du moule. Les remarques de l’instituteur français sont cinglantes envers Jacob.

Les parents des camarades français de Jacob font bien comprendre à sa mère qu’elle n’est pas la bienvenue chez eux.

Le monde de l’enfance et ses questions auxquelles les adultes ne savent pas répondre simplement, qu’ils choisissent souvent d’ignorer.

Pourtant, les enfants sont des éponges affectives et perçoivent parfaitement les crises familiales. Ils se posent des questions, pas toujours les bonnes, ce qui provoque peurs et souffrances.

Le regard de Jacob est fin, souvent drôle et très juste. A propos de sa mère, par exemple :

« Et dès qu’elle me voit, c’est plus fort qu’elle, elle a envie de m’embrasser. »

Toujours à propos de l’école : « S’il n’y avait pas les professeurs, les leçons de maths, de lecture, de conjugaison et les dictées, et si ce n’était pas tous les jours de la semaine, l’école, ce serait génial. »

📌 Ce récit est aussi un rêve pour l’autrice : celle de voir les populations réunies malgré tous les événements aux alentours. Et avec l’amitié entre les deux garçons, elle nous invite dans ce rêve.

Une vraie réussite !💙

 

samedi 17 août 2024

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📌Il y a Blaise, Alexandrine Daniel et … leur petite bonne.

On ne connaitra pas son prénom car elle incarne les gens qui ne comptent pas, c’est « la bonniche ».

Les années 1930 – Aux aurores, une petite bonne se rend au travail, chez Blaise et Alexandrine Daniel. Ses pensées s’égrènent toutes seules au sein de vers libres, au rythme de ses pas.

Blaise est un ancien et talentueux pianiste, revenu de la Somme en Homme-Fauteuil- Gueule cassée. Même si sa femme l’aime profondément et sincèrement, elle le materne et il a honte. Honte de lui, honte de ce qu’il est devenu. « Lui n’était rentré qu’à moitié ; ses jambes, ses mains, son visage et son innocence étaient restés là-bas, quelque part dans la Somme. »

Peut-être pourra-t-il le faire comprendre à leur domestique lors d’un séjour prolongé d’Alexandrine à l’extérieur ? Peut-être pourra t-il la toucher suffisamment pour qu’elle agisse ….

« Quand il se découvre mutilé

Il meurt

Une deuxième fois

Et ça dure

Et il continue de mourir

Il n’en finit plus d’agoniser

Peu à peu

Tous les jours

Il s’étiole sans fin

Mais elle aussi conserve ses fantômes. Son mariage,  qu’elle subit chaque jour, son avortement.  Et la souffrance de Blaise fait ressurgir les siennes.

Encore plus fort car elle croyait les avoir enfouies au plus profond d’elle-même…

« Il ne le voit donc pas

Ce ravage

à l’intérieur d’elle

cette destruction

Tout ce chaos

Sa blessure à elle est invisible

Elle a parfois si mal si mal

malgré le temps qui passe

Qui apaise

Tu parles. »

 

📌Une belle écriture caractérisée par la juxtaposition harmonieuse de vers libres et de prose.

Deux narrations : celle de l’autrice à la 3ème personne et celle de la petite bonne, à la 3ème personne aussi, comme une distanciation par rapport à elle-même. Les pensées, les réflexions sont aussi libres que les vers dans lesquels elle s’exprime. Sans ponctuation, simplement marqués par les majuscules.

Un récit à deux temps qui donne de la profondeur et de la fluidité au récit.

Habituellement, je n’apprécie pas trop les vers libres, ils sont souvent artificiels, pour faire genre… Mais dans ce roman, ils expriment parfaitement les doutes, les souffrances, mais aussi l’espoir.  

La poésie de l’écriture face au désespoir de la vie. 

 

📌 J’ai profondément aimé la richesse des thèmes et la finesse de l’analyse psychologique des personnages :

- Le retour de la guerre, la chape de plomb du traumatisme qui empêche de parler, de dire, de vivre….

- Les différences de conditions sociales. Se taire, travailler, accepter la vie, les décisions même quand c’est injustifiable, quand on est une bonniche…

« Monsieur est haut placé

La soubrette qui se pend ne doit pas faire de tort. »

- La résilience : Il existe toujours une étincelle pour ranimer le feu qui paraissait éteint. Même pour les êtres les plus cabossées, physiquement et ou mentalement…

- La puissance de l’art, en l’occurrence de la musique. Partager la même émotion, la même vibration, sentir qu’on est pareils malgré les différences sociales.  Un moment de partage, de grâce, entre deux êtres.  Un moment privilégié, comme entre parenthèses.

- La profondeur psychologique des trois personnages. Ceux qui se comprennent le mieux sont les cassés de la vie : Blaise et la petite bonne.

Leurs souffrances se rejoignent et permettent l’espoir et peut-être la vie.

Magnifique portrait de femme que celui de la petite bonne : lucide, courageuse, sensible. Un moment, elle entrevoit autre chose que son quotidien…

📌 J’ai adoré ce roman, pour sa justesse, sa sensibilité et la poésie qui s’en dégage avec une infinie nostalgie…

Merci à la Fnac et aux éditions Les Avrils pour cette belle découverte.

 

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Tass revient enseigner à Nouméa après avoir quitté la métropole et surtout s’être séparée de son compagnon, Thomas.

 Nostalgie de la séparation, intérêt pour son passé, pour ses racines dont elle ne connait pas grand-chose.

Deux de ses élèves, deux jumeaux kanaks, un garçon et une fille, vont marquer le point de transmission avec sa propre histoire familiale. Quand ils vont disparaître mystérieusement, elle va se lancer à leur recherche et croiser des personnalités bien marquées.

Dans ce roman, Alice Zeniter tente une autre approche de  la Nouvelle Calédonie même si l’autrice m’a laissée sur ma faim.

Peut-être car la fiction est basée sur un groupe kanak dont la pierre angulaire est « l’empathie violente » …

« Créer chez les blancs un sentiment de dépossession, troubler l’évidence du chez-soi, limer la confiance qu’ils ont dans leur statut de propriétaire. Elle parle de l’importance de prendre pour rien, ou d’entrer sans rien prendre, juste pour brûler le sommeil, pour agiter les craintes. »

Peut-être et surtout car l’épopée de Tass demeure très personnelle, très fantasmagorique et que je ne suis pas arrivée à rentrer dedans…

Bilan mitigé : un roman bien écrit mais qui ne m’a pas du tout embarquée.

Pourtant, j’apprécie infiniment Alice Zeniter !

Roman lu dans le cadre du jury Fnac 2024

Merci à la Fnac et aux éditions Flammarion

vendredi 9 août 2024

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Un roman surprenant d’Inoue Hisashi,écrivain japonais - 1934 – 2010, qui permet de mieux appréhender le folklore japonais, et en l’occurrence, l’univers des tanukis

 

Un tanuki, c’est un esprit de la forêt qui peut tout faire. Il aime surtout se déguiser en n’importe quoi. En bouilloire ou en humain si les circonstances l’exigent…. Il est farceur mais bienveillant. Il ressemble à un raton laveur avec une tête amusante et un ventre rebondi, une vraie bedondaine.  Mais c’est bien un canidé plus proche du renard et du loup.

📌 Début du 19ème siècle – dans la province d’Awa au sud du Japon –   Le teinturier Yamatoya Moémon sauve la vie d'un tanuki.

Quand sa fille, Omiyo est menacée par l’intendant du gouverneur qui la veut dans sa couche, le tanuki aide Moémon en prenant l’apparence d’un jeune homme, Chôkichi, dont Omiyo tombe éperdument amoureuse...

Mais si Chôkichi épouse la belle Omiyo, il provoquera sa mort.

« Je suis un tanuki. Une fille d’humains qui noue un lien charnel avec quelqu’un de ma race est vouée à mourir au vingt et unième jour. Je ne puis donc pas. »

📌 Dans ce récit, il faut oublier ses repères habituels pour accepter de plonger dans la littérature japonaise, celle des fables et des personnages mythiques du Japon, se laisser balader dans l’extravagance et l’humour.

 📌 Mais c’est aussi une fable et une réflexion passionnante sur l’évolution de l’homme, sur son rapport à la nature, incarnée par les tanukis.

« Plus ils privilégient l’individu et moins, ils ont le souci de l’espèce. Le privilégier implique que les aspects altruistes, coopératifs finissent par être considérés comme de simples obstacles. (…) Les hommes ont tant bien que mal compensé leur manque d’instinct par la culture, rien de plus. Et je voulais aussi dire de cette culture que c’étaient les tanukis passés dans leur monde qui les en avaient gratifiés, et cela en totalité. »

Comme le long métrage, Pompoko * (1994), les tanukis incarnent la fragilité de l’environnement face à l’emprise humaine.

*En présentation photo.

📌Réfléchir en souriant, c’est bien agréable !

Merci aux Éditions Zulma pour cette belle découverte.

jeudi 8 août 2024

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Comme un peintre, Antoine Choplin a joué avec les clairs-obscurs et la lumière, la souffrance et l’apaisement. L’ensemble est à la fois, mélancolique, profond, sincère et lumineux.

Un texte tendre et poétique, avec la plume simple et précise de l’auteur.


 📌 Masao termine sa journée de travail à l’usine où il est rectificateur. Sa fille Harumi, l’attend. Elle est architecte et entame la construction du musée dans une ile voisine. 14 ans sans contact mais le lien ne s’est pas rompu. Ils reprennent tous les deux au fil de leurs rencontres, les souvenirs. Ceux que Masao a enfouis au plus profond de lui : a rencontre avec Kazue, la mère d’Harumi, ce qu’il a fait durant ces 14 ans, comment il a survécu.

📌  Masao, c’est un homme simple, profond, sincère et pudique. Il s’exprime beaucoup mieux avec la nature, avec ses mains qu’avec la parole.

Dans l’obscurité et la tristesse après la mort de Kazue, la séparation d’avec Harumi, il retrouve un peu de lumière en étant gardien de phare. La mer, solitude et apaisement.

« Si tu savais, Harumi, l’apaisement que m’ont procuré ces premiers temps au phare. (…) Mais surtout, je me souviens que mon regard s’accrochait aux lointains. Par cette attente douce et pour ainsi dire incessante, le temps perdait sa connaissance. Les heures du jour et de la nuit s’écoulaient sans que j’y prenne garde. Le paysage n’avait rien d’ennuyeux, tu peux me croire. Ça palpitait sans arrêt, ici et là, et même si ce n’était pas grand-chose, ça me tenait les sens en alerte. Les couleurs, les bruits du vent, les oiseaux, les brumes qui s’en venaient ou qui se dissipaient. »

Quand il quitte définitivement son emploi de gardien de phare, il a besoin de retrouver la mer et construit sa barque. Là aussi, avec le choix des matériaux, le travail de ses mains, le temps consacré à la construction, puis les sorties en mer, il retrouve le calme et la plénitude.

« Je ne sais plus dire à quel moment a surgi l’idée de construire une barque. (…)

Mais, en tous cas, ce que je conserve en mémoire, Harumi, c’est la lumière de ce premier matin se faufilant par le soupirail du petit garage de Tamano. Avec les éclats cuivrés que ça produisait.

Il me semble que c’est là, dans ce garage, à ce moment-là, que la lumière est revenue se poser sur moi. Celle qui s’était éteinte des années auparavant, au lendemain de l’éclat de rire démesuré qui avait étrangement tordu les traits de Kazue, juste après ta naissance. »

📌  Un croquis tout en douceur, de la filiation. Pas d’amertume, pas de jugement mais le bonheur tout simple de se retrouver, de se sentir compris par l’autre, sans mots inutiles.

📌 La peinture et la lumière sont présentes dans les différentes tonalités du récit et de la personnalité de Masao mais également dans la construction du musée d’Harumi. Il ne ressemble à aucun autre et cherche surtout à s’intégrer complètement dans le paysage. Toujours l’ombre et la lumière.  

« Le musée réapparait à leurs yeux. (…) c’est d’abord une vaste tâche blanche et oblongue, aux contours harmonieux, posée dans le paysage. (…) Plus tard, Harumi lui parlerait de la goutte d’eau et de la déformation qu’elle subit au contact de la surface. (…) Une affaire de lumière, et de courants d’air. »

📌 Comme souvent avec Antoine Choplin, c’est un roman d’ambiance, dans lequel on s’immerge ou pas… Je fais partie de la première catégorie et j’ai découvert avec beaucoup de plaisir « son petit dernier. »

Un récit sensible et mélancolique où on retrouve tout l’univers sobre mais profond d’Antoine Choplin.

Merci aux éditions Buchet-Chastel et à NetGalley d’avoir pu découvrir ce beau roman.

Parution le 22 aout 2024