samedi 26 septembre 2026

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Quand le passé est trop lourd à porter, tellement douloureux qu’il est impossible d’en parler. A quiconque. Même aux très proches, même à ceux qu’on aime très fort. Eux, qui ne comprennent pas ce silence...

Pourtant, il est incapable de parler. Mettre des mots sur la souffrance et l’humiliation.  « Chaque mot lui déchire la gorge, parler est d’une violence inouïe. Parler fait exister les choses, les rend réelles. »

🐎 C’est ce qui arrive à Pablo, exilé chilien, après avoir subi la dictature de Pinochet, la prison, les tortures. En 1990, il part en France après avoir été libéré, malgré le retour de la démocratie. Un départ pour le Vieux Continent pour, pense-t-il, ne jamais remettre les pieds aux Chili.

C’est sans compter sur sa fille bien-aimée Victoria qui veut connaître le passé de ce père taiseux. Comprendre pour continuer à l’aimer. Comprendre car elle estime à juste titre que c’est également une partie de son histoire, et peut-être aussi de son prénom…

Pablo est alors bien obligé d’aller la rechercher au Chili.

🐎 J’ai tout aimé dans ce magnifique roman :

- Les mots qui touchent quand l’autrice raconte l’enfance de Pablo. En 1973, il a huit ans. Ses frère et sœur plus âgés tombent sous le joug de Pinochet. La douleur, le silence, la folie de sa mère :

« Une alternance de rage destructrice et de dépression avec laquelle Pablo vit depuis ses huit ans. »

- Le ravissement dès la naissance de sa fille Victoria, son amour profond. Celle qui le fait littéralement revivre. « Assis sur le banc, face à la mère, le souffle de sa fille contre sa peau, Pablo se sent vivre pour la première fois depuis longtemps. »

- L’éloignement progressif d’avec sa femme, Florence Parfaitement analysé, sans jugement de la part de l’autrice. Deux bateaux portés par des courants divergents. « Florence est heureuse d’être mère, seulement voilà, être mère ne lui suffit pas. Et le repli dans cette maison loin de tout provoque en elle une anxiété terrible. »

La prise en charge quasiment totale de sa fille et les relations fusionnelles qui les unissent tous les deux.

- La chaleur et la solidité de la véritable amitié avec Roberto, resté au Chili. Pourtant, Pablo l’a « planté » du jour au lendemain, lui et sa femme, les laissant sans nouvelles. Pourtant, il n’y a pas de ressentiment. Que de l’affection sincère.

- Que la langue est belle ! Ciselée et simple, proche du lecteur.  Riche et fluide.

Fruit également d’une observation précise des êtres vivants et des éléments. Je pense notamment au lien qui unit Pablo aux chevaux : « Pablo ne dit rien, tente un sourire qui ressemble à une grimace. Tout en lui est en alerte, ses mains tremblent sur le poitrail de l’animal et des larmes lui montent aux yeux. Il faut qu’il parte d’ici, les chevaux appuient sur ses blessures avec leurs nobles carcasses, leurs zones chaudes, leurs yeux doux et leurs frayeurs de lapin. »

Une superbe conteuse !

🐎 Un livre brillant et émouvant car il fait vibrer ce qui nous touche au plus profond de nous-même : l’amour filial et paternel, l’amitié, les blessures mal ou jamais refermées. Mais aussi les petits moments de bonheur, parenthèses enchantées de la vie.  « C’est tellement beau qu’ils restent silencieux. Victoria découvre, Pablo retrouve. »

Énorme coup de cœur ! 

Je remercie les éditions Albin Michel et les organisateurs du Prix Landerneau. 

 

Extraits :

🐎 « En 1990, Pablo est arrivé en France, malgré le retour de la démocratie au Chili. Il n’était plus en danger quand il est monté dans l’avion pour rejoindre le Vieux Continent. Libéré de prison, rien ne l’empêchait de rester. »

🐎 A propos de sa mère

« Car la femme qui revient chez elle en octobre 1973 est le fantôme de celle qui est partie. Elle parle seule, psalmodie des murmures que Pablo ne comprend pas, comme si elle parlait une langue étrangère. C’est une langue de souffrance qui lutte contre la folie et s’y engouffre en même temps. »

« En elle (la mère de Pablo) couvent deux désolations – celle de vouloir mourir pour rejoindre ses aînés ; celle de vouloir voir mourir ceux qui lui ont enlevé ses aînés. Une alternance de rage destructrice et de dépression avec laquelle Pablo vit depuis ses huit ans. »

🐎 Florence, sa femme et la mère de Victoria :

« Florence est heureuse d’être mère, seulement voilà, être mère ne lui suffit pas. Et le repli dans cette maison loin de tout provoque en elle une anxiété terrible. »

🐎 « Assis sur le banc, face à la mère, le souffle de sa fille contre sa peau, Pablo se sent vivre pour la première fois depuis longtemps. »

🐎 « Chaque mot lui déchire la gorge, parler est d’une violence inouïe. Parler fait exister les choses, les rend réelles. »

🐎 « Pablo ne l’a jamais expliqué à personne, à peine à lui-même. Ce qu’il voudrait dire à Roberto, c’est que le manque exacerbe l’attachement, que la distance évite la déception, qu’il lui est plus facile d’aimer le Chili de loin, que l’exil est est une patrie en soi. »

🐎 « La vie ici s’est organisée sans elle parce qu’elle s’en va souvent et, lorsqu’elle revient, elle tourne sur elle-même comme un chien qui cherche sa laisse. »

🐎 « Pablo ne dit rien, tente un sourire qui ressemble à une grimace. Tout en lui est en alerte, ses mains tremblent sur le poitrail de l’animal et des larmes lui montent aux yeux. Il faut qu’il parte d’ici, les chevaux appuient sur ses blessures avec leurs nobles carcasses, leurs zones chaudes, leurs yeux doux et leurs frayeurs de lapin. »

🐎 « Il ne montre rien mais elle le blesse encore. A force d’encaisser ses déceptions et ses attaques, il est épuisé. Il n’est que lui, désespérément. On dirait qu’elle attend quelqu’un d’autre, un autre homme que lui, un qui ne serait ni taiseux ni solitaire, un homme solaire qui aurait les mêmes codes qu’elle, les mêmes envies. »

🐎 « Rencontrer des gens proches de son histoire, de son pays d’origine, est une souffrance. Partager l’exil le met en péril. »

🐎 « Les poneys ont des toupets comiques et un trot désarçonnant, les enfants sont secoués, les bombes tombent sur leurs yeux, ils en perdent les étriers. (…) Le spectacle laisse Pablo nostalgique, il se souvient très bien de sa fille au même âge, de ses sourires édentés, ses petites mains accrochés au pommeau de la selle. Et de sa propre joie à l’observer et à respirer à pleins poumons l’odeur des chevaux. »

🐎 « Des éclats de voix et un rire familier s’échappent de la cuisine. Deux rires familiers en fait. Celui de sa fille et celui de Catalina, car la vieillesse ne vole pas le rire, l’intensité du rire, la cascade puissante ou discrète du rire. »

🐎 « C’est tellement beau qu’ils restent silencieux. Victoria découvre, Pablo retrouve. »

 

 

 

 

 


 

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