mercredi 19 février 2025

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 La République imaginaire du Bhéristan, le pays des moutons.

🐑Dans cet état totalitaire, quel meilleur choix pour un père, qui est pauvre et veuf, que de confier l’ainé de ses garçons à l’armée ? Adam Urman sera donc garçon de troupe à l’âge de 10 ans.

 « Et si tu aimes les bouquins, et que tu es sage et respectueux, tu vas devenir quelqu’un. Moi, ça ne me coûtera rien, et toi, ça ne te coûtera rien de plus que d’être qui tu es. Tu vivras et tu mangeras mieux que tes frères, tu auras tes manuels à l’école. Tu auras tout le loisir du monde pour apprendre, tu auras un toit et des proches, tu verras le monde. »

D’autant plus que l’armée est le premier employeur du pays, qu’il représente avec l’Église, l’incarnation d’un pouvoir.

Un pouvoir en déliquescence à l’image de son armée. Des respo pétence et leur lâcheté, des ordres idiots, incohérents, souvent absurdes auxquels il faut obéir. Devenir un parfait petit soldat sans cerveau et sans cœur, un vrai mouton Bhéristanais.

« De plus, ils avaient tous des voix aiguës et tremblantes quand ils s’adressaient au général, malgré le fait qu’ils essayaient de jouer les bouledogues, quand il s’agissait d’aboyer sur les autres. »

🐑L’auteur réalise un véritable exercice de style : démontrer à partir du personnage d’Adam, de l’armée et de l’église, l’absurdité des régimes oppressifs.

Car lui, Adam, questionne, aime l’histoire, cherche un sens à sa vie. A l’opposé de ce qui est subi par la population : rejet des questions et des remises en cause, absence de sens, standardisation des valeurs, soumission absolue à la toute-puissance des élites.

🐑 Un roman original, où l’auteur pousse la logique jusqu’au bout du raisonnement. Pas toujours facile à lire, mais déroutant, déconcertant et passionnant !

Un autre monde, plutôt kafkaïen… 

Merci aux Éditions Bleu et Jaune pour cette belle découverte. 

 

Extraits

 « Et si tu aimes les bouquins, et que tu es sage et respectueux, tu vas devenir quelqu’un. Moi, ça ne me coûtera rien, et toi, ça ne te coûtera rien de plus que d’être qui tu es. Tu vivras et tu mangeras mieux que tes frères, tu auras tes manuels à l’école. Tu auras tout le loisir du monde pour apprendre, tu auras un toit et des proches, tu verras le monde. »

 « De plus, ils avaient tous des voix aiguës et tremblantes quand ils s’adressaient au général, malgré le fait qu’ils essayaient de jouer les bouledogues, quand il s’agissait d’aboyer sur les autres. »

 « Et d’ici, dit-on, vient aussi le nom du Bhéristan, le pays des moutons. Mais des analystes mal intentionnés ont exploité cette association d’idées et ont transformé le mythe de la gentillesse en un mythe de l’humiliation et identifié ainsi le Bhéristanais au mouton. »

 « Mais je peux déjà te dire que c’est inutile de chercher le sens du monde. Du système. De l’état. De l’armée. Tu dois seulement trouver le tien, de sens. »

 « Cette histoire injuste de l’état qui soumet. L’histoire mal focalisée, l’histoire indigne, l’histoire des trahisons et des cruautés. Qui est devenu modèle culturel ? Qui sont ceux qui nous apprennent l’histoire ? Ceux qui ont foi dans la mystification. »


 


lundi 17 février 2025

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 Le portrait d’une femme courageuse et lucide, pendant le fascisme italien.

 📌Cela se passe en Sicile, à une époque où :

« Les femmes restaient debout, derrière, pendant les repas. Les hommes se regroupaient autour du père, avant de s’asseoir, il récitait sa prière en joignant une supplique, au ciel il demandait de prendre soin de son champ et de ses oliviers, il demandait la pluie. »

C’est dur d’être une femme en Italie, dans les années 30. D’autant plus difficile quand on a des rêves de liberté, d’autonomie. C’est le cas d’Ida, une jeune fille paysanne idéaliste.

Elle rejoint les groupes communistes où la résistance s’organise. Mais elle comprend vite, que même au sein des opposants, elle ne sera toujours qu’une femme. Une femme qui doit obéir, servir, se taire même quand elle se fait violer par un chef de groupe communiste.

« La révolution justifie tout à leurs yeux, y compris les lâchetés. Massimo n’avait aucun remords de l’avoir laissée seule, avec sa douleur, devant Constantino, bouffi d’arrogance. Il faudra remonter à chaque chute, à chaque gifle, remonter sur le chemin et planter sa voix dans les pas de ces guerriers borgnes. Il faudra qu’elle s’appuie sur cette douleur. »

📌 Un beau portrait de femme lucide, déterminée à trouver sa place, celle qu’elle aura elle-même choisie. Pas la décision d'un père ou d’un mari…

Peut-être trouvera-t ’elle sa voix quand elle devra aider et sauver Aurora qui s’occupe des femmes blessées par le fascisme…

📌 J’ai aimé l’analyse, dépourvue de manichéisme, de la résistance. Les lâchetés, les violences, les manipulations y sont nombreuses. Il faut tenir, face à Mussolini et tous les moyens sont bons.

📌 Le scénario est bien construit, la plume belle, précise et fluide, mais je suis restée en observatrice devant la « mue » d’Ida. Peut-être car l’écriture très ciselée (trop ciselée ?) m’a empêchée de ressentir une véritable émotion.

Remarque subjective, à chacun de se faire sa propre opinion. Car le propos est intéressant : la place des femmes dans la résistance.

 

Extraits

 « Massimo apparut le regard fixe et l’habit noir. Ce n’était pas un homme, c’était un espoir pour Ida. Il avait ouvert une fenêtre dans son imagination. »

 « Les femmes restaient debout, derrière, pendant les repas. Les hommes se regroupaient autour du père, avant de s’asseoir, il récitait sa prière en joignant une supplique, au ciel il demandait de prendre soin de son champ et de ses oliviers, il demandait la pluie. »

 « La révolution justifie tout à leurs yeux, y compris les lâchetés. Massimo n’avait aucun remords de l’avoir laissée seule, avec sa douleur, devant Constantino, bouffi d’arrogance. Il faudra remonter à chaque chute, à chaque gifle, remonter sur le chemin et planter sa voix dans les pas de ces guerriers borgnes. Il faudra qu’elle s’appuie sur cette douleur. »

 « L’Italie aimait ses épouses surtout si elles célébraient le grand Mussolini, mais l’Italie ne voulait pas de femmes qui serrent les poings. (…) Les femmes portaient la vie mais elles ne pouvaient porter la liberté. (…) Autour d’elle les fascistes commençaient à hisser des murs et à imposer leur monde aux femmes : (…) avant tout sanctuariser leur rôle de mère, créatrice de combattants. »

 « Ida ne découvrait pas la misère, mais la révolte possible. Se heurter, se hisser, affronter, faire fi de la terreur natale, de la mise en ombre silencieuse, en servante éperdue, en pondeuse éternelle. »

 « Ida comprit bien sûr. Sa vie ne valait rien face à la révolution. En fait, elle ne valait rien dans le monde des hommes. (…) Les hommes qui veulent changer le régime veulent changer la vie des autres, pas la leur et encore moins celle des femmes qui les servent. »

 « La révolution justifie tout à leurs yeux, y compris les lâchetés. Massimo n’avait aucun remords de l’avoir laissée seule, avec sa douleur, devant Constantino, bouffi d’arrogance. Il faudra remonter à chaque chute, à chaque gifle, remonter sur le chemin et planter sa voix dans les pas de ces guerriers borgnes. Il faudra qu’elle s’appuie sur cette douleur. »

 « Massimo savait aussi redire le missel du parti à haute voix comme un prêche haletant pour que leur façon de voir leur vie s’en imprègne et l’épouse. »

 « Pour recevoir les autres, il faudra oublier. (…)

Être vide et fort pour recevoir les autres femmes.

Alors, reprendre le monde sans les vieux réflexes, sans ses anciennes obsessions, sans ses coups de poing, sans ses coups de bâton, sans ses viols et son sang qui n’a jamais été la couleur de la réparation.

Aimer la liberté. Ne pas déguiser son amour.

Être vide, fort et aimer. »


mercredi 12 février 2025

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Un bel hommage sobre et sincère.

« Au décès de ma mère en septembre 2016, j’ai songé à ses paroles des derniers mois : « Tu devrais écrire, pourquoi ne pas commencer par un récit, celui de ton père. Il a parfois été incompris, y compris de nous-même et ce serait bien que l’on sache qui il était mais, aussi ce qu’était la médecine dans les années cinquante et suivantes. Être médecin de campagne était un sacerdoce, j’y ai contribué en tant qu’épouse. Transmettre cet engagement et montrer comment il a réussi à devenir médecin malgré les nombreux obstacles. »

🩺 Un récit très vivant car l’autrice laisse parler son père. Il raconte sa vie, ses difficultés, sa famille et surtout son dévouement auprès de ses patients.

Une famille marquée par le décès d’une première enfant. Un père médecin traumatisé de n’avoir pu la sauver. Il aura besoin des anxiolytiques pour continuer de vivre…

Un médecin généraliste et légiste. Un homme idéaliste, très empathique, qui a consacré sa vie à la Médecine, au détriment quelquefois de sa famille et de sa propre santé.

« A l’époque, un médecin de campagne c’est sept jours sur sept. »

🩺 Raoul Antoine est né en 1924, la guerre l’a marqué : « J’en suis certain, sans la guerre, je n’aurais rien fait, j’aurais été un être sans ambitions, sans idéaux, sans conviction. (…) S’occuper des autres sera une fin en moi, et la médecine sera ma porte d’entrée. »

🩺 Tu m’as fais sourire, Ghislaine, car j’ai compris en te lisant d’où te venait ton amour pour nos chers chevaux : « Et si par hasard, il y avait un cheval ou un mulet, j’en connaissais une qui piaffait de contentement ! Dommage qu’elle ne soit pas née avant 1955, car j’ai eu un patient qui venait avec sa charrette en consultation et attachait son cheval à l’anneau qui restait encore sur la façade de la maison des années plus tard. »

J’ai aussi mieux compris ton amour pour l’Iliade et l’Odyssée.

🩺 Le docteur Antoine meurt à 69 ans dans la tristesse et le regret.

« En quelques mois, je revois défiler mon parcours et ma tristesse ne fait qu’augmenter. J’ai pourtant réussi ma vie professionnelle et ma vie intime, mais trop de blessures se sont accumulées. (…) Il y a quelque chose en moi dont je n’ai jamais pu me défaire : mon extrême sensibilité. C’est un fardeau, je prends tout à cœur, je ne supporte plus la détresse, la misère, les gens qui souffrent, la mort des autres. A l’heure de partir, j’ai même un regret qui me ronge : celui d’avoir été médecin. Je n’étais pas fait psychiquement pour endurer la vision de la souffrance et l’agitation sournoise de la grande faucheuse. »

🩺 L’autrice reprend la plume et complète les propos de son père. Une narration indispensable car elle explique les impressions de la famille, de leur incompréhension quelquefois,  devant l’attitude du Docteur Antoine.

« La médecine correspondait à son sens de l’humanité mais à force d’avoir une empathie gigantesque, il finissait par épouser toutes les misères et touts les chagrins. Une sensibilité à fleur de peau, le moindre reproche le marquait profondément, lui qui aurait traversé les flammes pour sauver son prochain. Ma mère était également très sensible mais elle savait penser un peu à elle et connaissait parfaitement les limites de la compréhension humaine. Pas mon père. Par cette attitude taciturne lorsqu’il peinait à masquer une contrariété, nous n’avions pas toujours la finesse de déterminer la cause. Aujourd’hui avec le recul, j’en suis profondément peinée car je mesure la douleur morale et les efforts pour montrer toujours autant d’amour à son entourage. »

🩺 Ne croyez pas que je suis élogieuse car je connais un petit peu, l'autrice. C’est même plutôt le contraire. J’ai hésité à le lire car je craignais la nostalgie et le lyrisme. Pourtant, dès les premières pages, le ton sincère mais pudique m’a embarquée immédiatement ainsi que l’écriture posée, précise et fluide.

🩺 Une belle analyse psychologique remplie d’amour et de retenue.

Un premier roman et une vraie réussite !💙

 

Extraits

🩺 « Au décès de ma mère en septembre 2016, j’ai songé à ses paroles des derniers mois : « Tu devrais écrire, pourquoi ne pas commencer par un récit, celui de ton père. Il a parfois été incompris, y compris de nous-même et ce serait bien que l’on sache qui il était mais, aussi ce qu’était la médecine dans les années cinquante et suivantes. Être médecin de campagne était un sacerdoce, j’y ai contribué en tant qu’épouse. Transmettre cet engagement et montrer comment il a réussi à devenir médecin malgré les nombreux obstacles. »

 « A l’époque, un médecin de campagne c’est sept jours sur sept. »

🩺  Raoul Antoine est né en 1924, la guerre l’a marqué : 

« J’en suis certain, sans la guerre, je n’aurais rien fait, j’aurais été un être sans ambitions, sans idéaux, sans conviction. (…) S’occuper des autres sera une fin en mois, et la médecine sera ma porte d’entrée. »

🩺 « La fébrilité d’un patient qui s’impatiente est proportionnelle à la tranquillité du médecin qui l’examine. » Pierre Dac

🩺 « Mes peurs et craintes sont réapparues face à la montée de l’intolérance, la liberté menacée même dans nos démocraties, la course effrénée vers on ne sait quoi, l’argent comme seule motivation alors que la misère augmente. Et pourtant, paradoxalement, cette tendance à ne plus savoir apprécier sa richesse. Celle de vivre dans un pays en paix, celle de pouvoir circuler librement, celle de la modernité avec ses inconvénients mais aussi des nombreux avantages. »

🩺 « Je vous parle d’un temps, où le médecin de famille ne comptait pas ses heures.

Je vous parle d’un temps où le médecin de famille ne pensait pas loisirs.

Je vous parle d’un temps où le médecin dédiait plus de trente minutes à ses patients.

Je vous parle d’un temps où le médecin passait des nuits sans dormir.

Je vous parle d’un temps où le médecin pratiquait les accouchements à domicile.

Je vous parle d’un temps où le médecin participait à la toilette du défunt.

Je vous parle d’un temps où le médecin réconfortait autant les âmes que les corps. »

 🩺 « Et si par hasard, il y avait un cheval ou un mulet, j’en connaissais une qui piaffait de contentement ! Dommage qu’elle ne soit pas née avant 1955, car j’ai eu un patient qui venait avec sa charrette en consultation et attachait son cheval à l’anneau qui restait encore sur la façade de la maison des années plus tard. »

🩺 « Mais le diplôme dont il était le plus fier est sans aucun doute celui de médecine légale. Il considérait qu’être médecin était une vocation, un sacerdoce. Ajouter la branche de la justice et c’était l’aboutissement d’une fin en soi. »

 🩺 Le docteur Antoine meurt à 69 ans.

« En quelques mois, je revois défiler mon parcours et ma tristesse ne fait qu’augmenter. J’ai pourtant réussi ma vie professionnelle et ma vie intime, mais trop de blessures se sont accumulées. (…) Il y a quelque chose en moi dont je n’ai jamais pu me défaire : mon extrême sensibilité. C’est un fardeau, je prends tout à cœur, je ne supporte plus la détresse, la misère, les gens qui souffrent, la mort des autres. A l’heure de partir, j’ai même un regret qui me ronge : celui d’avoir été médecin. Je n’étais pas fait psychiquement pour endurer la vision de la souffrance et l’agitation sournoise de la grande faucheuse. »

 🩺 « Avec ma naissance, mes parents vont retrouver le sourire. Mon frère Dominique aussi. La blessure ne se refermera pas mais je suis un anesthésiant à effet prolongé. Et mon père restera, non pas un héros, ce terme étant trop galvaudé, mais un exemple, un socle où on puise ses ressources, ses références à l’instar de l’histoire contemporaine pour l’antiquité. »

 🩺 « La médecine correspondait à son sens de l’humanité mais à force d’avoir une empathie gigantesque, il finissait par épouser toutes les misères et touts les chagrins. Une sensibilité à fleur de peau, le moindre reproche le marquait profondément, lui qui aurait traversé les flammes pour sauver son prochain. Ma mère était également très sensible mais elle savait penser un peu à elle et connaissait parfaitement les limites de la compréhension humaine. Pas mon père. Par cette attitude taciturne lorsqu’il peinait à masquer une contrariété, nous n’avions pas toujours la finesse de déterminer la cause. Aujourd’hui avec le recul, j’en suis profondément peinée car je mesure la douleur morale et les efforts pour montrer toujours autant d’amour à son entourage. »