mercredi 9 avril 2025

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Comme un exercice de style, l’autrice décline la relation amoureuse à travers six nouvelles.  Chacune propose un trait bien particulier et le pousse jusqu’au paroxysme.

Néanmoins, il existe trois marqueurs communs parfaitement analysés : l’absence totale d’empathie, la solitude et la condition féminine.

📘Dans la 1ère nouvelle, Aziz Bey, musicien talentueux et centré sur lui-même, n’éprouve aucune considération, encore moins de l’amour pour sa femme. Quand il en prend conscience, c’est trop tard.

📘Dans la 2ème nouvelle, un pauvre tailleur souffre de ne pouvoir raconter ses conquêtes féminines comme ses pseudo-amis. Qu’à cela ne tienne, il va s’inventer un personnage de séduction pour la seule personne qui le considère vraiment, sa femme. Comme une araignée, il va l’enfermer dans sa toile de mensonges avec cruauté et sadisme. Il va y parvenir bien plus qu’il ne l’escomptait.

 « Tandis que cette femme chétive, sans charme, au corps osseux, ses gros yeux couverts d’un voile de larmes et son air affligé, maigrissait de jour en jour, je m’évertuais à écrire la fin d’une inexistante histoire de femmes, en oubliant même de me montrer affectueux envers mes enfants. »

📘Dans la 3ème nouvelle, l’autrice prend résolument le contre-pied des deux précédentes : « Sémavi Bey, cherche à se démarquer de son père, en vouant un amour absolu à se femme, qui ne voit d’autre issue pour lui échapper que de s’immoler par le feu »

Un sentiment qui prend la forme d’un amour d’absolu, mais qui n’est que la volonté d’un prédateur de régner sur la vie de sa femme.

📘Dans la 4ème, « La passagère des neiges » Esber est aiguilleur de chemins de fer. Un solitaire, isolé la plupart du temps par la neige, cerné par les loups durant la nuit. Sa vie change en recueillant Fidan, une jeune femme tombée du train.

Elle va devenir son adoration, mais surtout son bien. Le bien le plus précieux qu’il possède et qu’en aucun cas, il ne veut laisser partir. D’autres hommes ou animaux vont se charger de lui…

C’est la plus belle nouvelle car dense, profonde, très visuelle également. La plume porte les hurlements sauvages des loups, le souffle de la bise, le poids de la neige, mais aussi et surtout la solitude.

📘Le cœur de Mikail s’est arrêté dans la cinquième nouvelle. Deux hommes et une femme, une histoire à trois plutôt classique. Mikail est l’homme rejeté par Sémiramis, et celle-ci aime le narrateur. Celui-ci trouvant simplement bien pratique d’avoir un gite et de la chaleur.

📘La sixième nouvelle, trop courte à mon gré, est la plus originale. « Nous étions trois personnages attendant impatiemment dans la tête de notre autrice que nos destins soient tracés. Le notaire, le Jeune Homme et moi-même. »

Impatience d’exister, hiérarchie, lutte d’influences et de pouvoir se déchaînent au fur et à mesure de la naissance des personnages….

💙Une autrice turque que j’ai découverte avec grand plaisir pour son talent de conteuse et pour sa maîtrise à traiter le même thème du sentiment amoureux et de la place de la femme, dans des histoires et des milieux bien différents.

Merci à Sylvain Cavaillès, dont la traduction permet de bien apprécier ces nouvelles.

Extraits : 

📘« La plus grande consolation à la solitude mortelle qui lui rongeait l’âme telle une tumeur maligne, (…) c’était cette chose qui avait fait de sa vie un jeu, cette relation avec les loups. »

📘« Fidan décida alors que le temps était venu de partir. (…) Ce blanc interminable qui lui était désormais une torture, la neige qui tombait parfois si dru qu’elle semblait devoir avaler la maison, les loups qui chaque nuit les cernaient en hurlant et dont elle commençait à entendre l’appel du sang, la passion d’Esber qui devenait de plus en plus mortifère et les jours qui se ressemblaient tous l’effrayaient désormais plus que les sombres individus qui la traquaient. »

📘« Ses pensées relevaient d’un tel égoïsme qu’il ne pensait pouvoir vivre qu’avec une femme telle que Vuslat, calme, effacée, invisible tant qu’on ne la regardait pas avec attention, qui ne se manifestait que lorsqu’on avait besoin d’elle, qui l’écouterait quand il parlerait, qui répondrait lorsqu’il lui poserait des questions, bref, qui lui faciliterait la vie autant que faire se peut. »

📘« Quand je suis arrivé dans ma rue, du linge usé, du linge de pauvre, se balançait tristement sur les fils tendus entre les immeubles. »

📘« Tandis que cette femme chétive, sans charme, au corps osseux, ses gros yeux couverts d’un voile de larmes et son air affligé, maigrissait de jour en jour, je m’évertuais à écrire la fin d’une inexistante histoire de femmes, en oubliant même de me montrer affectueux envers mes enfants. »

📘« Il lui avait bien proposé de tout lui racheter d’un coup, mais Sémavi Bey ne voulait pas se priver du plaisir de vendre l’un après l’autre ces objets qui avaient appartenu à son père dont la cruauté et l’incapacité d’aimer avaient empoisonné sa vie. »

📘« Semavi Bey avait passé la journée à se promener avec sa femme dans l’espoir de la divertir, mais il n’avait pas réussi à faire sourire ce visage assombri par un étrange sentiment de captivité. »

📘« Avec quelle identité allions-nous investir l’esprit de ceux qui liraient notre histoire ? Quelles émotions allions-nous faire vibrer, quelles pensées allions-nous faire naître en eux ? »

 

 


vendredi 4 avril 2025

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« Les semaines, les mois, les années qui suivent un échec en politique sont ceux qui s’écoulent après un deuil – pourquoi se mentir ? On croit ne jamais s’en remettre. Chaque sortie publique vous rappelle votre mort sociale. N’être plus qu’un acteur secondaire d’un monde où l’on rayonnait, perdre le pouvoir quand on l’a exercé, est une épreuve existentielle. »

📙Karine Tuil analyse avec une réelle maîtrise, tous les éléments du Pouvoir et son influence perverse dans la sphère sociale, mais aussi dans la sphère privée : l’hyper médiatisation, l’élitisme, la dictature de l’apparence, de la beauté, de la forme et du sexe, les jeux du pouvoir dans le couple, mais aussi la fragilité, la souffrance, l’addiction de ceux qui jouissent de ce pouvoir.

📙Le propos est juste, passionnant, très proche de la réalité de certains milieux… Édition, cinéma, médias, et bien sûr, politique. Le même milieu en fait…

Il y a un peu de François Hollande et de Nicolas Sarkozy dans le personnage de Lehman.

📙L’écriture est fluide, précise, le scénario accompli. L’analyse psychologique des personnages est intéressante, à la limite quelquefois de la caricature, mais cela n’est pas gênant, car les attitudes sont exacerbées dans une bulle élitiste, exposée à tous les vents.

📙J’ai beaucoup aimé les narrations de Marianne (l’ex-femme de l’ex-président de la République). Elle illustre parfaitement tous les dommages collatéraux de l’exposition publique : « On juge, on attaque sur le physique, sur la fragilité psychique, sur des contextes personnels, on commente les actes et les paroles des gens sur les réseaux sociaux sans penser à l’effet que cela produit sur leur vie : ça détruit. »

📙La 1ère partie, « Le capital » m’a intéressée comme la lecture d’un essai. Texte froid et sans émotion. La seconde partie « Persona » consacrée au Festival de Cannes, est beaucoup plus incarnée et dense. Là, réellement passionnante.

Cannes, illustration au scalpel d’un milieu pathologique avec Hilda, actrice et nouvelle épouse de l’ex-président : « Hilda se sentait vulnérable, fragilisée par l’image que lui renvoyait un milieu où vous n’étiez jugé que sur votre beauté, votre surface médiatique et le pouvoir économique qui en résultait : celle d’une femme dont le potentiel érotique commençait à décliner. Une femme qui devrait inévitablement, passer la main. »

La question de la mue d’un roman en film est bien posée, également. Marianne, l’autrice, ne reconnaît pas son histoire. Là où elle a exposé la violence faite aux femmes, elle retrouve un scénario et des images de voyeurisme. Sous prétexte de dénoncer, on cherche le sensationnel et surtout le bankable.

« Je ne reconnais rien de l’histoire que j’ai racontée : tout a été amplifié, déformé, caricaturé. (…) le film baigne dans une ambiance glauque, ambiguë, malsaine. Je comprends à présent pourquoi il n’a pas voulu me le montrer : il redoutait ma réaction. »

Marianne est, par ailleurs, le seul personnage auquel je me suis attachée.

📙Un roman intéressant. Je regrette seulement d’être restée en observatrice durant toute la 1ère partie du récit.

Cela n’empêche. Je conseille cette lecture à tous ceux qui aiment percevoir derrière le miroir, la réalité des choses.

Les guerres du Pouvoir et ses dommages irréversibles…


 Extraits :

📙« Lehman détestait les éditeurs parisiens, ces commerçants qui se vantaient d’être de gauche, mais baisaient les auteurs à coup d’à-valoir minables et de pourcentages dérisoires, qui exigeaient d’eux la moitié de leurs droits audiovisuels et les envoyaient sur les plateaux télévisés et les salons littéraires faire les putes sans autre dédommagement qu’un taxi pré-payé aller-retour. »

📙« Les semaines, les mois, les années qui suivent un échec en politique sont ceux qui s’écoulent après un deuil – pourquoi se mentir ? On croit ne jamais s’en remettre. Chaque sortie publique vous rappelle votre mort sociale. N’être plus qu’un acteur secondaire d’un monde où l’on rayonnait, perdre le pouvoir quand on l’a exercé, est une épreuve existentielle. »

 📙Marianne – l’ex :

« On juge, on attaque sur le physique, sur la fragilité psychique, sur des contextes personnels, on commente les actes et les paroles des gens sur les réseaux sociaux sans penser à l’effet que cela produit sur leur vie : ça détruit. »

📙« Hilda se sentait vulnérable, fragilisée par l’image que lui renvoyait un milieu où vous n’étiez jugé que sur votre beauté, votre surface médiatique et le pouvoir économique qui en résultait : celle d’une femme dont le potentiel érotique commençait à décliner. Une femme qui devrait inévitablement, passer la main. »

📙« Lehman lui avait confié un soir, après le verre de trop : « Le sexe que tu as pendant ta vie politique est le meilleur. C’est excitant d’avoir peur. C’est aphrodisiaque d’être désiré par autant de femmes en même temps. »

📙Marianne

« Je ne reconnais rien de l’histoire que j’ai racontée : tout a été amplifié, déformé, caricaturé. (…) le film baigne dans une ambiance glauque, ambiguë, malsaine. Je comprends à présent pourquoi il n’a pas voulu me le montrer : il redoutait ma réaction. »

📙« le pouvoir est dangereux, impur ; plus on l’exerce, plus on occulte la violence et la domination qu’il suppose : il isole, altère les relations et jusqu’à la perception que l’on a de soi. C’est une jouissance peut-être mais une jouissance qui abime. »

 

 



mercredi 2 avril 2025

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La BD reprend la réalité historique : la grève des sardinières en 1924, à Douarnenez, le pays de la sardine.

C'est vrai qu'à l'époque, les conditions de vie paraissaient inéluctables, figées pour l’éternité… 

Sardinière de mère en fille et marin de père en fils. Voilà ce qu’accepte la population de Douarnenez au début du siècle. 

 « Qu’est- ce qu’on peut faire d’autre, au bout du Finistère en 1924 ?

Les hommes sont marins.

Les femmes sont sardinières. 

Les enfants sentent le poisson et leur carrière est toute tracée.

A douze ans, ce sera le bateau ou l’usine.»

 🐟 C’est à travers Mona, que l’on suit cette dure existence. Son mari est en mer et quand il rentre à terre, épuisé, il file au bistrot. Elle est sardinière, s’occupe de ses deux filles, attend un bébé et sa mère, ancienne ouvrière blessée reste à la maison.

L’ainée des enfants veut continuer l’école. Elle n’envisage pas sa vie dans la sardine ni son avenir avec un marin.

Tant pis, les conditions sont tellement misérables, qu’à dix ans, elle est coiffée du bonnet des sardinières et commence à l’usine.

🐟Le récit est précis quant au processus de la révolte, à son amplification, puis au mouvement de grève. Les conditions inhumaines du travail des femmes : l’injustice et la toute puissance des contremaîtresses, petits-chefs-chefs incontestés abusant de leur pouvoir, les cadences, les salaires dérisoires, et même diminués quand le travail est estimé « mal fait. »

C’est dur de faire de la grève, beaucoup n’y croit pas. La mère de Mona l’a faite quelques années auparavant, et elle a tout perdu…

La pression de la famille, des non-grévistes, de la répression aussi,  est forte.   Pourtant, leur courage va payer et les ouvrières obtiennent presque tout ce qu’elles ont demandé.

Une victoire qui reste dans les mémoires et fait la fierté ( à juste titre) des bretons car le combat était rude et violent.

🐟Une belle leçon de courage, un bel hommage aux femmes.

Car non seulement elles ont tenu face à l’injustice et l’exploitation, mais aussi et souvent face à la famille et au mari.

🐟 Le graphisme pastel, centré sur les expressions,  accompagne parfaitement le récit. Les scènes de foule sont particulièrement bien saisies et très efficaces pour montrer la puissance de la révolte ou de la répression comme dans la double page 126 et 127.

💙 Un récit passionnant que je suis ravie d’avoir découvert.

 

Extraits :

 🐟« Ici, c’est Douarnenez.

A Douarnenez, nos vies, c’est les sardines. »

 

🐟« Qu’est- ce qu’on peut faire d’autre, au bout du Finistère en 1924 ?

Les hommes sont marins.

Les femmes sont sardinières. 

Les enfants sentent le poisson et leur carrière est toute tracée.

A douze ans, ce sera le bateau ou l’usine.»

 

🐟« _ Moi, j’aimerais bien aller à Paris.

_ Toi ?! Ma petite, t’es une fille de sardinière, une petite fille de sardinière.

Tu seras une Penn-sardin comme nous. »

 

🐟« Même le poisson, il est plus riche que nous. »

 

🐟« _ Pense donc à travailler. La grève, c’est pas pour nous.

_ la grève, c’est pas pour nous, l’école, c’est pas pour nous, l’argent, c’est pas pour nous… »