dimanche 17 mai 2026

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Peut-on vraiment enseigner « Lolita » de Vladimir Nabokov et la littérature occidentale dans une université iranienne après la mise en place de la république des Mollahs ?

📕Juste après la révolution de 1979, Azar Nafisi revient s’installer en Iran. Au sein de l’Université de Téhéran, elle est professeure de littérature de langue anglaise. Sacrée gageure que de vouloir enseigner Nabokov, Fitzgerald, H. James ou J. Austen dans un pays qui, au fil des années bascule dans l’intégrisme religieux !

Après une première démission, elle est réintégrée en acceptant certaines concessions comme le port du voile. Enfin, en 1995, elle quitte définitivement son poste et décide de réunir quelques jeunes filles, sélectionnées parmi ses étudiantes, afin de poursuivre les études des écrivains.

📕 Il y a deux grands courants dans cet ouvrage.

- Le premier est remarquable.  C’est le quotidien des habitants de Téhéran, pendant les soubresauts de la révolution, l’imposition de la loi islamique et enfin les huit années de la guerre avec le voisin irakien.

On ne peut que s’attacher aux personnages rencontrés : les étudiants progressistes qui se confrontent aux religieux, ou les intellectuels soumis à un dilemme. Faut-il accepter un dictat religieux en lieu et place de la dictature du Shah ?

Mais surtout, on ressent une profonde empathie pour les jeunes femmes. Elles sont issues de tous les milieux, avec des positions différentes sur les évènements en cours, et elles viennent chercher l’oxygène de la liberté lors de ces réunions hebdomadaires au domicile de leur professeure.

📕Le second, nous plonge dans les univers des trois auteurs et de l’autrice que Azar Nafisi fait découvrir à ses élèves. La narratrice, professeure émérite, conférencière, possède totalement son sujet. Peut-être un peu trop. Nous avons parfois l’impression d’assister à un cours magistral dans un amphi (ce qui pour certain(e)s peut rappeler de bons ou de mauvais souvenirs…😏). D’ailleurs, Azar Nafisi a réutilisé ce procédé dans le livre « Lire Dangereusement » en 2024.

📕 Plus qu’une simple autobiographie, c’est un livre de souvenirs d’une vingtaine d’années passées en Iran. Corollaire à l’utilisation de la mémoire, un certain manque de chronologie nous fait, parfois, perdre le fil de la destinée des personnages.

L’intérêt essentiel de cet ouvrage, réside dans le témoignage des difficultés subies au quotidien, par la population. Surtout par la jeunesse.

📕 C’est une lecture facile car on peut passer les explications de textes des quatre romans, si on les connaît bien ou si on a déjà lu « Lire dangereusement. »

Surtout, ce livre nous permet de mieux comprendre la mentalité des Iraniens, surtout en cette période de nouvelle guerre du Golfe Persique.

 

samedi 16 mai 2026

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Dans la riche bibliographie de l’auteur, c’est un récit à part qu’il nous propose ici. Celui de son lien charnel et fusionnel avec La Havane, et la banlieue où il est né en 1955 : Mantilla

📘La ville est le personnage central de l’ouvrage, et il nous la raconte depuis son enfance jusqu’à maintenant. Il l’a fait pleurer et rire sous nos yeux, avec sa plume précise et lucide.

Une ville indispensable à sa vie, même s’il en reconnaît toutes les lacunes et son inéluctable dégradation. S’y ajoutent quelques photos de la Havane, ce qui renforce l’évocation de la Havane.

📘 Petit rappel historique avec le triomphe de la révolution cubaine au début de l’année 1959. Dans la décennie précédente, La Havane « ambitionnait de devenir le Monte-Carlo des Caraïbes. » Une ville déjà singulière où « Ernest Hemingway vivait et buvait des daïquiris géants sur le Floridita, que Nat King Cole chantait au Tropicana, que se pressaient Marlon Brando, Ava Gardner et Errol Flyn. »

📘 Un récit d’amour de l’auteur, où la ville fait partie de sa chair et son oxygène. Et en même temps, une immense déception à constater la dégringolade inéluctable de Cuba : « La Havane pleure. »

A rapprocher de l’actualité immédiate : « Cuba rétablit son réseau électrique après une panne massive. Des délestages se poursuivent en raison de la capacité limitée de production d’électricité. La situation provoque l’exaspération des habitants qui ont protesté en frappant sur des casseroles ou en incendiant des poubelles. »

Le Monde avec AFP

📘 En même temps qu’il raconte et se raconte, il insère des extraits de ses précédents ouvrages de fiction, qui illustrent le propos documentaire.

Ce n’est pas ce que j’ai préféré, car ceux-ci cassent l’évocation, surtout quand on connaît les romans.

📘Le témoignage précieux, documentaire et intime à la fois, d’un natif de Cuba. Une véritable découverte de la ville de l’intérieur, avec l’arrière-plan politico-social passionnant.

Merci aux éditions Métailié.

Extraits

📘 « Ce livre est un chant d’amour à la ville où je suis né et où je vis, écris et subis, l’endroit du monde auquel j’appartiens, comme une bénédiction ou une fatalité sans appel. »

 

📘 Le base-ball

« La passion, l’obsession, le délire de tellement de cubains. (…) Et j’ai acquis deux notions importantes : qu’on ne peut pas gagner un match de base-ball à soi tout seul et que le jeu est un défi qu’on relève pour gagner. Je crois que je suis, depuis, un être grégaire et que j’ai l’esprit de compétition. »

 

📘« le rêve qui m’a accompagné durant tant d’années (être un bon joueur de base-ball et est encore un signe indélébile d’appartenance cubaine et havanaise. »

 

📘 « J’ai dit dans d’autres textes qu’un romancier est un entrepôt d’histoires »

 

📘Les années 90 – La Havane dans les ténèbres

« Nous avons vécu des années dans une sorte de monde dystopique (…) car nous avons été sur le point de reproduire ce genre de scénario quand le gouvernement a envisagé d’activer « l’Option Zéro » ( zéro énergie, zéro nourriture) et d’obliger les gens à abandonner leurs maisons, à vider les villes, à commencer par La Havane, pour aller tous vivre dans des zones rurales planifiées, (…) dans une sorte de retour à une communauté primitive d’agriculteurs et cueilleurs… »

 

mercredi 13 mai 2026

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Merci Gilles, de nous avoir expliqué lors du Printemps du Livre de Montaigu, la genèse de cet album. Un feeling immédiat entre vous et Cécile Dupuis, sur la conception et l’illustration d’une histoire.

Résultat : une BD poétique et grave à l’image de vos deux univers.

🎵 L’histoire :

C’est Anton qui raconte. Il est en couple avec Hélène.

Elle, elle coche toutes les cases : violoncelliste talentueuse, attentive, aimante.

Anton est livreur : « C’est ça, ma vie. Je livre et je livre. Et quand c’est fini, je livre encore. Des colis de toutes tailles, de toutes formes. Des portes qui claquent, quelques mercis, pas beaucoup. Et je relivre. »

Il est dévoré par un sentiment d’imposture qui le rend taiseux, qui le mure dans le silence et l’éloigne d’Hélène. Un sentiment de n’être RIEN, alors qu’elle est tout, et qu’elle représente TOUT pour lui : « Elle était le bout de mon monde. »

🎵 Les phrases sont courtes, le vocabulaire précis et poétique. On ressent le manque d’Hélène, l’impossibilité de la rejoindre, son sentiment de nullité.  

« Personnellement, je ne suis pas très intéressant. A l’école… A la maison… Au conservatoire…

On m’a dit je ne ferais jamais rien de ma vie. (…) Alors, j’ai fini par le croire. »

C’est simple, comme tous les mots qui touchent le cœur.

🎵 Le graphisme est riche, infiniment varié dans ses couleurs et dans la liberté des cases. Les expressions des personnages sont bien travaillées et particulièrement évocatrices de l’errance d’Anton et de sa douleur.  

🎵 Une magnifique partition poétique et graphique à découvrir et surtout à relire.

 

Extraits :

🎵b« Elle était le bout de mon monde. »

🎵 « Personnellement, je ne suis pas très intéressant. A l’école… A la maison… Au conservatoire…

On m’a dit je ne ferais jamais rien de ma vie. (…) Alors, j’ai fini par le croire. »

🎵 « Je crois bien que j’ai commencé à m’éteindre tout doucement.

Ou le silence me dévorait.

C’était comme si, à force de livrer, il ne restait plus rien de moi. »

🎵 « J’étais devenu un étranger. Son étranger et mon étranger. »

🎵 « Hélène me disait qu’il fallait que je change de boulot, que j’étais en train de me noyer. (…)

Moi, j’avais juste envie de m’enfermer, de me cacher, de m’oublier.

En attendant d’être livré à quelqu’un qui saurait quoi faire de moi. »

🎵 « Je n’ai jamais vu une ville comme ça. Dans quel endroit, dans quel pays, suis-je donc tombé ? J’ai l’impression d’avoir atterri dans un conte pour enfants, une de ces histoires où il est impossible de sortir. »